PAR...
Émission du mardi 21 avril 1998
 L’accélération du temps


D’après :

Science et Vie,
N° 967, avril
1998.

Se pourrait-il que le temps passe aujourd’hui plus vite qu’autrefois?

Un sociologue, Zaki Laïdi est de cet avis. Il croit que le temps passe plus vite parce que plus rien ne le retient, car il n’y a plus de passé, puisqu’on se coupe du passé au fur et à mesure que le temps passe, et que le changement nous entraîne toujours plus vite vers l’avenir. Le fait d’être dominé par le sentiment de l’urgence et de l’omniprésence du présent font que notre rapport au temps aurait changé.

Zaki Laïdi attribue cela à l’accélération de la mondialisation d’une part, et à la fin de l’idéologie des Lumières... " Au 17e siècle, Voltaire et les Encyclopédistes français, entre autres, nous ont légué un héritage qui comportait la promesse d’un monde nouveau , d’un monde meilleur vers lequel tous nos actes convergeaient. Le mouvement était donc orienté, le temps également, finalisé vers l’idée du progrès. " Le temps avait un sens, une direction. "

Aujourd’hui, d’un côté on se détache du passé et d’un autre côté, les jeunes vous disent qu’ils n’ont pas d’avenir... Dans certains graffitis, ils affichent " No Future ". Alors, on est pour ainsi dire pris dans le présent – qui a la particularité de passer...

Mais notre nouvelle perception du temps n’est pas due uniquement aux techniques d’accélération, mais à la perte de l’idée de temps orienté. Le temps nous paraît d’autant plus accéléré que nous sommes incapables d’y assigner un sens, une portée, de le situer dans une perspective en fonction d’un progrès, d’un avenir. Zaïdi écrit d’ailleurs " L’homme est futur, il ne peut donner un sens à sa vie qu’en se projetant dans l’avenir. "

Pouvons-nous renouer avec une vision de l’avenir et échapper au sentiment d’urgence? Nous nous représentons certains problèmes comme urgents et nous en restons là. Or, plus nous nous situons dans l’urgence, moins nous sommes capables d’en sortir. Nous sommes coupés du passé parce que justement nous sommes entraînés par le changement.

" Obsédés par le présent, tétanisés par l’urgence, nous avons égaré notre avenir! Il nous manque une promesse, au sens philosophique, quelque chose de fort que nous pouvons attendre et espérer. "

 

 
 La mâlitude :
les mecs de l’an 2000 ont la queue basse
  

D’après :

ASSOULINE, Florence.
" Les mecs de l'an 2000 ",
Marianne, N  51,
du 13 au 9 avril 1998.

Une enquête a été faite conjointement par ARTE, une chaîne de télévision européenne et Marianne, un hebdomadaire français, sur les mâles de l’an 2000. " Le mâle n’est pas mauvais, dit-on en exergue. Mais contesté par les femmes, le sexe fort a des faiblesses... "

Plus loin, on cite Maurice T. Maschino (Ils ne pensent donc qu’à ça, Éd. Calmann-Lévy). Ce sociologue instruit un procès en règle contre le mâle, ce pithécanthrope (le mot est de lui) qui ne fait que déguiser son machisme structurel sous des habits neufs, qui ne fait que profiter des acquis féminins, dit-il, pour mieux baiser les femmes. Et je cite : " Je crois que tout homme reste potentiellement dangereux pour n’importe quelle femme [...]. Le machisme n’est plus à la mode. Cela donne aux hommes un air civilisé que de tenir un langage égalitaire. Mais ce discours n’est qu’un jeu. Il se situe essentiellement au niveau des apparences. En réalité, ce sont les attitudes les plus archaïques qui prédominent. "

Florence Assouline, journaliste française d’une grande hardiesse, connue pour sa plume acerbe, commente Maschino : " Chant de paon blessé ou masque ultime de la mâle maîtrise? " Plus loin, elle parle de Jean-Pierre Winter, auteur des Errants de la chair (Éd. Calman-Lévy) " Rétif à généraliser, dit-elle, psychanalyse oblige, Winter reconnaît tout de même qu’il y a un os spécifiquement masculin : ‘ La difficulté pour l’homme, reconnaît Winter, c’est que son psychisme lui commande de se livrer à deux opérations simultanées et totalement antinomiques sur un unique objet. Pour aimer une femme, il doit l’idéaliser, donc l’élever; pour la désirer, il faut qu’il la rabaisse. ’ D’où le sport international qui consiste à se couper en deux : épouse d’une part, maîtresse de l’autre. Et alors, on connaît la chute : d’abord les ennuis, puis l’ennui ", dit-elle.

Que faire alors? Et je cite Winter : " Il faudrait, disons, réduire l’écart. Ni élever l’objet d’amour ni abaisser l’objet de désir. "

À l’intérieur de l’article de madame Assouline, qui commente l’enquête sur la mâlitude, il y a un encadré signé Anna Alter : " Face à la génération pilule, les mecs perdent un peu leurs moyens. Délivrées du poids des grossesses indésirées, les femmes sont devenues plus légères. Encore faut-il être à la hauteur. Avant d’atterrir dans les bras musclés de son âme sœur, une épouse (ou une concubine) a connu quatre partenaires. Une sage moyenne, mais la garce peut opérer des comparaisons. Et ça coupe certains effets! " Plus loin, elle renchérit : " Sous pression, l’homme fragile a beaucoup de mal à se relever. " Et de citer le docteur Devaux, un spécialiste qui revient tout juste, dit-elle, d’un congrès international sur l’insuffisance érectile tenu à Barcelone au printemps dernier : " Les femmes d’aujourd’hui sont plus claires vis-à-vis de leur sexualité, elles acceptent d’en parler et sont plus exigeantes que leurs mères. "

" Les chiffres sont éloquents, rappelle Alter : d’après les estimations des experts qui se sont penchés sur le sujet, 40 % des mâles français subissent des disfonctionnements sexuels occasionnels et 11 % un arrêt complet de l’appareil reproducteur. "

" Au début des années soixante, les bonnes épouses essayaient d’épargner leurs maris, craignant qu’ils n’épuisent trop tôt leur ‘ potentiel ’. Mais aujourd’hui… ‘ Comme elles ont pris le goût à la chose, commente Devaux, elles poussent leurs compagnons à consulter quand ça ne se passe pas très bien. ’ " Donc, il faut que ça se passe très bien.

Et là, on précise : " Lésion des nerfs, artères bouchées, rien n’est irréparable. Les injections caverneuses redressent les situations les plus catastrophiques. Elles offrent une heure ou deux d’érection non-stop aux membres défaillants.  "Sans obligation de s’en servir jusqu’au bout ", précise le bon docteur qui tient à ne pas effaroucher les femmes.

Un récent sondage montrait que 65 % des femmes sont satisfaites. " Nous sommes plus attentifs, elles expriment mieux leur désir, et le bilan est globalement positif ", conclut l’expert.

Revenons à Jean-Pierre Winter, le psychanalyste dont Madame Assouline se référait plus tôt. Il rappelle dans son propos qu’" en fait, foi de psy, les hommes ont toujours été objets sexuels pour les femmes mais cela ne se disait pas ". On est à une époque où l’on commence à dire les choses. Il ajoute : " Les hommes n’ont jamais eu besoin de tenir un discours collectif sur leur condition, c’est la société tout entière qui s’en est chargée puisque c’était le discours dominant! "

" Par conséquent, où est le changement? ‘ Le changement, répond Winter, c’est que de plus en plus d’hommes acceptent de ne pas se présenter comme des maîtres du désir, mais comme des êtres humains soumis à l’étrangeté du désir.

Alain Soral, un sociologue de 37 ans, vient de publier une Sociologie du dragueur (Éd. Blanche) extrêmement élaborée puisqu’elle s’appuie, clame son éditeur, " sur une solide expérience de 700 conquêtes ". " L’auteur reconnaît aux femmes une seule spécificité : le psychologisme, générateur du féminisme qui s’oppose au politique. "

L’article de Florence Assouline se termine par cette citation : " ‘ Nous disons que le monde est une ferme, les dieux là-haut en sont les seigneurs et vous autres hommes, depuis que la vie dure, avez toujours été les fermiers tout seuls, et cela n’est pas juste. Rendez-nous notre part de la ferme; gouvernez, gouvernons; obéissez, obéissons, partageons le profit et la perte; soyons maîtres et valets en commun. Voilà le moule où il faut jeter les lois, nous le voulons, nous le prétendons, nous y sommes butées. ’ " C’est du Marivaux, et il a écrit ce texte il y a maintenant 150 ans...

 

 
 Traverser l’Atlantique… à rames 


D’après :

LE GUEN, Joseph.
Ramer sa vie,
Éd. Flammarion,
Coll. " Gulliver ", 1997.


Joseph Le Guen est un marin de transat, un grand voyageur. Dans son livre Ramer la vie (Flammarion, Coll. " Gulliver ", 1997), il est question de Bora Bora où il a fait du chartering, du Mexique où il a fait de la voile commerciale et de ses 50 ans, alors qu’il a décidé de devenir adulte. C’est alors qu’il a redécouvert la rame comme moyen de se rapprocher de soi et des autres, et accessoirement, de traverser des océans. Il raconte d’abord ce qui l’a emmené là... sa vie.

Deux fois, il a donné dans l’exploit. La première, c’était à l’été 1995, en solitaire et en solitude lorsqu’il a parcouru l’Atlantique Nord à petite vitesse. L’extrait suivant de son journal de bord donne une idée de cet exploit : " Le 14 juin. Premières 24 heures. Ramé 10 h. Perdu antenne radio. Vu un requin à 200 m du bateau. Vu Nantucket. Dégueulé deux fois. Bu trois litres. Mangé deux boissons énergétiques. Dégueulé. Temps gris, Vent NE puis NO, 1003 millibars. "

Après ce premier défi, il a eu envie d’un second. À l’automne 1997, il s’est lancé dans une course des Canaries à la Barbade. Trente équipages prenaient part à cette course. Il choisit de partir en duo. Son équipier : Pascal Blond, un ex-détenu condamné pour meurtres – 14 années derrière les barreaux. Leur bateau a été construit à Moulins, dans la prison la plus sécuritaire de France, par des condamnés à longues peines qui soutiennent le projet. Les deux galériens volontaires vont ramer leur vie, ensemble, et chacun à leur façon, renaître.

Je suis toujours attiré par le témoignage de ces gens, ces héros, ces guerriers, qui trouvent dans leur vie une orientation, une aventure, un défi à relever ou simplement une façon de faire de leur vie une métaphore de la vie, du combat de la vie, de l’épreuve de la vie. Car la vie est elle-même une aventure. Cet ouvrage de Le Guen est un beau témoignage de l’expérience d’un homme qui a décidé de vivre successivement deux aventures qui soient vraiment des métaphores de la vie.

Octobre 1994

" Ce matin, je me suis levé et me suis dit : ‘ Je vais le faire. ’ On est le 1er octobre 1994. C’est un samedi. Je tombe sur Manu Lanhuel, un copain chanteur qui amène son fils à l’école. Je lui lance : ‘ Je vais traverser l’Atlantique à la rame. ’ Il me dit : ‘ Calme-toi. Viens, on va prendre un café. ’ On s’assoit Place Guérin et là je lui raconte. Je sais qu’il ne me prend pas au sérieux. De toute façon, je n’en ai rien à foutre. Je n’ai testé personne avant de me décider. Je n’ai rien dit avant, pas même à Anne. Là, c’est fait. Je peux parler à Manu, c’est la première personne que je croise et que je connaisse assez bien pour ça. "

dao dezi

" En breton, dao dezi signifie ‘ bourre dedans ’. C’est ma devise depuis le début de ces histoires à la rame. C’est un peu un cri de guerre pour des batailles intérieures que je livre pour en revenir à moi-même et en sortir tout autant. Je suis au milieu de l’océan Atlantique, très loin et très près de Molène, mon île.

" Je suis sur un canot qui ressemble à ceux qu’empruntaient mes ancêtres pour aller à la pêche. Je travaille dur à me battre contre la mer et le vent et je ne sais trop ce que je vais y gagner. J’ai laissé les miens à terre mais ils sont extrêmement présents dans le secret de mon coeur, dans la vastitude de ma tête. Je souque dur enchaîné à Pascal et ça me plaît de faire quelque chose avec celui qui est bien autre chose qu’un ex-détenu, qu’une ‘ longue peine ’, qu’un ‘ profil pénal lourd ’, quelqu’un qu’on ne pourra jamais réduire au ‘ bon exemple d’une réinsertion réussie ’.

" Après avoir ramé pour revenir dans mon île, ça me plaît de ramer pour les gens des taules, ceux qu’on exile sur des îles de fer au large de la société. Après avoir galéré pour retrouver ma communauté d’origine, ça me va de me crocher dedans pour que les excommuniés du pays ne continuent pas à subir une mise à l’index, une fois leur peine accomplie. Après avoir couru les mers, couru le monde, couru aux quatre vents, cela me va de ramer la vie. Dao dezi. "
 
 
 
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