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  Émission du mercredi 22 avril 1998
Les brèves  

Le succès ou vivre sa vie, tout simplement

   

On vient d'interroger les Américains, en leur posant la question suivante : " Pour vous, le succès, qu’est-ce que c'est? " Deux réponses arrivent en tête :

  • " Être satisfait de sa vie " : 83 %
  • " Pouvoir conduire sa vie " : 80 %
  • " Avoir beaucoup d'argent " : 25 % seulement des sondés.
On ne sait pas exactement à qui se sont adressés les gens qui ont mené cette enquête, mais il est intéressant de voir que les deux réponses qui arrivent en tête sont : " Être satisfait de sa vie " et " Pouvoir conduire sa vie ". " Vivre sa vie " c'est, par définition, quelque chose que personne ne fera à notre place. Mais pour y parvenir, on a besoin de petits conseils, d'amis fidèles, de beaucoup de courage et de beaucoup de patience…
    Langage : " Marcher sa parole "
    À la mode depuis quelque temps, l’expression " marcher sa parole " vient de la culture Navajo. Elle court sur les lèvres des adeptes du chamanisme nord-américain et envahit le vocabulaire de certains psy, mais signifie quoi? Elle indique la capacité d'une personne à agir en conformité avec ses conceptions sur la vie et à se comporter en harmonie avec ses propos. Bref, c’est être congruent, comme on dit en programmation neurolinguistique.
    Comportement : des bébés physionomistes
   

Des chercheurs de l'université Der Ham en Angleterre ont découvert chez des garçons âgés de trois mois un talent hors du commun : celui d'identifier, sur des photos, le sexe d'autres enfants de leur âge, d'après leur seule physionomie. C’est une performance dont aucun adulte n'est capable.

Cette recherche visait à mettre en évidence des différences précoces de comportement entre nourrissons de l'un et de l'autre sexe. Je ne sais pas si vous l’avez constaté comme moi, mais c'est très différent les deux sexes... C'est vrai, c'est très différent : les valeurs ne sont pas les mêmes, les planètes ne sont pas les mêmes, etc.

Voilà comment cela se passe. On présente une série de photos à une centaine de bébés, on note celles qu'ils regardent en premier ainsi que le temps passé à regarder chaque photo. Dans la plupart des cas les réactions sont peu remarquables : des images de camions, de poupées ou d'enfants, laissent les chérubins indifférents; des photos de bébés tout habillés en revanche provoquent un intérêt certain et – oh! surprise –, les garçons ont une nette propension à dévisager longuement les photos de bébés de sexe masculin alors que les petites, elles, ne montrent pas de différence. Comment les bébés physionomistes parviennent-ils à identifier le sexe? Eh! bien,... on n'en sait rien… [Rires] " Mystère...", avouent les chercheurs eux-mêmes.

   
Thérapie : la nouvelle mode de l’urinothérapie
    Vous ne voulez pas savoir qu'en Allemagne, maintenant, on boit son urine? Il paraît que c'est bon pour la santé. On appelle cela l'urinothérapie. On la pratique aussi ici... mais je préfère ne pas m’étendre sur le sujet.
    Personnalité : Leonard Cohen le bouddhiste
   

On a consacré à Leonard Cohen une biographie qui connaît un succès international. Cohen y avoue qu'il n'était pas certain de la route à suivre pour conserver sa santé spirituelle et psychique et que sa vie à été une succession de réponses au désordre d'exister, composer, écrire...

" Discipline " serait maintenant son maître mot, dit-on; sans doute a-t-il changé au cours de sa vie... " Beaucoup de gens mènent une vie heureuse sans avoir besoin de passer 18 heures dans un monastère zen. Moi, dit-il, j'ai besoin de cet environnement clinique. " Il a obéi, autrement dit, au précepte de Bouddha qui suggère que " Tout homme de plus de cinquante ans, renonce à ses possessions et parcoure le monde avec un simple bol. " Un bol pour mendier, bien sûr!

   
Adolescents : 5 situations à prévoir
   

Cinq situations typiques auxquelles les parents d’adolescents sont souvent confrontés.

  1. Vous le surprenez en train de fumer un joint : Évitez l'hostilité et l'indifférence mais dialoguez : " Est-ce la première fois? Pourquoi a t-il fumé? "
  2. Il ne sait pas encore quel métier choisir : Ce n'est certainement pas à vous de lui trouver sa voie, mais vous pouvez l’encourager à en parler avec un autre adulte.
  3. Il a un chagrin d'amour : (c'est là-dessus d'ailleurs que j'ai tiqué favorablement et j’ai pensé que ce serait intéressant de communiquer cette information.) Ce chagrin d'amour est à la mesure de son attachement à ses parents, donc inutile de lui dire : " Arrête, ce n'est qu'un flirt! " S'il est si malheureux, c'est qu'il avait engagé dans cette relation des attentes excessives destinées, en fait, à ses parents. Les parents sont donc impliqués dans l'affaire – pas coupables, mais impliqués.
  4. Il découche sans vous avoir prévenu : Là, tout dépend de son âge. [Rires] Parlez avec d'autres parents pour savoir ce qu'ils autorisent, ne soyez pas hostiles. Expliquez-lui qu'il y a simplement danger.
  5. Il insulte l'un des parents : Ce parent doit d'abord se demander s'il n'a pas manqué de respect à son enfant, s'il l'a respecté, il doit exiger d'être lui-même respecté. L'autre parent ne doit pas penser : " C'est leur affaire! " ni prendre systématiquement le parti de son conjoint. En revanche, il doit faire corps avec lui si c'est le statut de parent qui est attaqué ou menacé.

J’ai trouvé cet article d'autant plus intéressant que j'ai eu récemment une conversation avec une maman qui vivait une sorte de crise parentale à propos de la façon de se comporter avec ses ados. Si elle est à l'écoute, elle va peut-être, elle aussi, trouver que ces suggestions sont pertinentes.

Bonne chance avec vos ados!

   


     
   

L’Homme, l’outil et les techniques

   

La principale fonction des outils est de prolonger les membres, les gestes; prolonger les sens également, comme par exemple, le téléphone prolonge la voix et l'ouie. La radio prolonge l'expérience : je vous communique des informations qui ont été recueillies ici et là et c'est donc aussi une façon de communiquer l'expérience.

De plus en plus, on découvre que chez les animaux il y a des indications de ce talent particulier qu'on attribuait exclusivement à l'espèce humaine et qui est d'utiliser des outils. Le philosophe Dominique Bourg, qui a étudié la façon unique que l’humain a de recourir à l’outil, répond aux questions de Science et Vie.

D’après : BOURG, Dominique. " En quoi nos outils sont-ils uniques? ", Science et Vie, N° 200, septembre 1997.  

Il y a 4 types d'usage des outils chez les primates :

  1. " Le premier sert à allonger la distance d'action du bras, [ membre etc.] avec un bâton par exemple ", explique D. Bourg. Je pense à cette photo d’un singe, vue dans un autre article : il enfonce une espèce de tige à l’intérieur d’une termitière, les termites s’accrochent à cette tige, il la retire et... mange les termites!
  2. Le second type d'usage est d'" augmenter la puissance mécanique du geste en utilisant une masse. " Quand on parle des êtres humains, par exemple, l’outil prolonge la force du bras, prolonge le poing, la capacité de frapper (exemple de la masse). Un singe, par exemple, pourra prendre une pierre pour casser unenoix de coco. Pas bête, les bêtes!
  3. " Le troisième permet d'accéder aux fluides, comme le chimpanzé qui se sert de feuilles mastiquées comme d’une éponge. " Usages alimentaires.
  4. " S'ajoute un quatrième visant à agresser ou à se protéger. " Par exemple : " Un babouin peut s'emparer d'un petit et l'utiliser comme bouclier. " C'est un petit peu plus poussé ici, parce que chez les primates, on n’attaque pas un petit. Mais chez les humains, oui! C’est quelque chose qui se pratique beaucoup au Rwanda, en Algérie. Troublant, n’est-ce pas?
   

" L'écart avec ce que nous appelons ‘ les techniques ’ aujourd'hui est évidemment gigantesque. Ce qui est important dans ces quatre cas, c'est que la permanence de l'outil n'existe pas : l'outil est façonné et utilisé pour un seul usage puis il est abandonné. L'idée que je défends,explique Dominique Bourg, c'est que l'humanité s'est engendrée en s'entourant d'objets durables – une pierre déjà utilisée sera polie pour mieux servir, le lendemain, au même usage – et que cela continue d'être aujourd'hui ce grâce à quoi nous sommes humains. L'outil nous relie à la Nature, mais il est aussi ce par quoi nous nous en distinguons. "

Pour aller un peu plus loin dans cette étude, il faut noter ceci : " Ce qui fait la différence entre le singe et l'Homme, c'est la durée de l'instrument, qu’il soit langage ou outil. " Car Dominique Bourg fait un rapprochement avec le langage qui est un outil non technique : le langage étant le prolongement de l'expérience comme l’outil l’est du geste. " On peut d'ailleurs établir un parallèle entre les mots et les outils comme éléments permanents objectifs et extérieurs à leurs utilisateurs. " Le mot que nous utilisons a une qualité propre puisque le même mot utilisé par un autre, va évoquer la même idée que celle que nous avons exprimée.

" Ce qui caractérise le mot, c’est son indépendance par rapport à un contexte précis, le fait qu’il puisse être évoqué librement, au gré de notre imagination. Les outils comme les mots ont fini par constituer un milieu artificiel, valant pour lui-même. Leur permanence a permis la stabilisation du monde mental des hommes et le renforcement de leurs interactions. Du côté des mots, les hommes sont les seuls à pouvoir communiquer pour communiquer, à échanger des signes sans référent individuel concret. Du côté des outils, ils sont les seuls à les employer à des fins qui ne sont pas purement adaptatives ", comme, par exemple, le vibrateur...

" Admettons que l'homme ne puisse exister sans ses outils. – Voilà ce qu'on peut admettre, ce qu'on doit admettre... – Mais n'est-ce pas précisément cette dépendance créée par l'Homme pour lui-même que les critiques de la technique ont dénoncée depuis la fin du 19e siècle, à travers la critique du machinisme, et des autres ‘ artifices ’ qui constituent l'environnement moderne? " demande-t-on à Dominique Bourg.

" Cela ne peut pas se nier, répond-il. Mais, pour répondre à cette question déjà un peu ancienne du machinisme, je dirai que l'opposition Homme-machine ne peut pas être absolutisée – on ne peut pas en faire un absolu. – Il n'y a d'opposition qu'entre certains hommes et d'autres par l'intermédiaire de machines et des conditions qu'elles imposent.

" Ainsi, on ne peut pas dire que la Machine prend possession de l'Homme et le broie. Ce sont certaines machines, dans certains ateliers, qui contraignent des ouvriers à travailler de manière inhumaine  – Et les responsables du comportement de ces machines sont des humains. Il faut aller à la source pour le comprendre. – En fait, on a en vue une situation qui n'est que partiellement liée à la technique, et qui est surtout sociale. " Ainsi, pour D. Bourg, la critique du machinisme est surtout sociale et non pas essentiellement technique, comme on serait porté à le dénoncer, en simplifiant beaucoup.

" Il est enfin certain que nous traversons aujourd'hui une grande crise de civilisation, note-t-il encore. En l'espace de quelques décennies, l'accélération des techniques a donné le sentiment aux gens qu'on ne savait plus où on allait, alors que les moyens de modifier notre environnement et même de nous transformer nous-mêmes apparaissent sans précédent. [ ...] Il faut savoir que nous n'avons cessé de nous transformer nous-mêmes, à l'échelle de l'évolution de notre espèce. "

D. Bourg rejoint ici l’un des concepts que défendait beaucoup Marshall McLuhan : très philosophe à propos de lui-même, de nos rapports avec la machine, il disait que nous créons notre technologie donc notre environnement technologique mais qu'en retour notre environnement technologique nous créait. Nous transformons notre environnement, qui nous transforme à son tour en fonction de la transformation que nous lui avons fait subir... Il y a interaction entre les deux.

Aujourd’hui, l’une des attitudes consiste à dénoncer l'ambition humaine de maîtrise de la technique et à subordonner l'usage de la technique aux droits de la Nature. C'est-à-dire qu'on se donne l'impression que tout dépend de nous, en quelque sorte, et que nous sommes l'objet poursuivi par l'évolution. À ce propos, le philosophe rappelle la thèse défendue par Lynn Margulis et Dorion Sagan – dans un ouvrage dont je vous ai parlé à quelques reprises : L’univers bactérien. Les nouveaux rapports de l’Homme à la Nature (Albin Michel, 1989) – , à savoir " que les hommes ne sont pas les sujets du progrès technique ".

" Les vrais sujets de cette aventure sont, selon eux, les micro-organismes, explique Bourg. – Nous serions, nous, des véhicules pour les micro-organismes. – Les individus humains ne seraient que les supports temporaires permettant à la vie bactérienne de se répandre dans l'espace, en particulier grâce aux techniques spatiales. – Créer un être humain, l'envoyer dans l'espace pour qu'il transporte des bactéries... – De ce point de vue, leur théorie est très spéculative. Mais selon eux, l'espèce humaine ne serait qu'un agrégat provisoire, destiné à disparaître par sa propre action, car n'étant qu'une partie d'un plan de diffusion de la vie dans l'Univers. " En passant, comme ça, en toute modestie!

   


     
   

Les penseurs d’hier nous parlent d’aujourd’hui


 

 

  • <>Alexis de Tocqueville : le despotisme démocratique

Toujours est-il qu'Alexis de Tocqueville arrive à un moment donné en Amérique : il était envoyé pour enquêter sur les prisons. Homme d'une intelligence étonnante et d'une grande perspicacité, il s’est employé à observer le phénomène de la démocratie. Nous sommes au 19e siècle; il est né en 1805 et meurt en 1859. Il observe donc le fonctionnement de la démocratie, fait part de ses observations, soulève certains points et il critique.

Ses remarques étaient tellement subtiles et tellement justes que l'actualité de sa critique, disons-le, ne s'est pas démentie à ce jour. Il se demande notamment, sous quel trait nouveau le despotisme pourrait se produire dans le monde (à l’époque, on pensait que la démocratie mettrait fin au despotisme du roi, du pouvoir centralisateur...) Mais est-ce que le despotisme disparaît automatiquement si la démocratie prend la place des autres régimes politiques? Il s'attarde à réfléchir à cette question.

" Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde, écrivait-il. Je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits vulgaires plaisirs dont ils emplissent leur âme. Chacun d'eux retiré à l'écart est comme étranger à la destinée de tous les autres. Ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l'espèce humaine. Quant au demeurant de ses concitoyens : il est à côté d'eux mais, il ne les voit pas. Il les touche, il ne les sent point. Il n'existe qu'en lui-même et pour lui seul et s'il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu'il n'a plus de patrie. – C'est étonnant! C'est le portrait de l'individualisme que produit notre type de société, bien sûr.

" Au-dessus de ceux là, s'élève un pouvoir immense et tutélaire qui se charge seul s'assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. – Ça, c'est l'état démocratique. – Ce pouvoir est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il s'agit d'un despote doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l'âge viril, mais il ne cherche au contraire qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance. – C'est comme si de Tocqueville avait prévu l'effet de la télévision…

" Il [ le pouvoir] aime que les citoyens se réjouissent pourvu qu'ils ne songent qu'à se réjouir. C'est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l'emploi du libre arbitre, qu'il enferme l'action de la volonté dans un plus petit espace et dérobe peu à peu à chaque citoyen jusqu'à l'usage de lui-même..." C'est merveilleux : on pense pour toi, on décide pour toi... Tout cela a été écrit autour de 1840, dans son ouvrage qui est un très, très grand classique De la démocratie en Amérique.


 

  • Marx : l’éclatement du capitalisme <>

Le marxisme, qui a donné le socialisme, qui a donné le communisme.

Si l’idéologie de Marx a failli, certaines de ses analyses demeurent étonnamment pertinentes. Fondateur de la 1ère Internationale, Marx était un économiste critique. Fils de bourgeois, impitoyable adversaire de sa classe sociale. Voici ce qu'il a écrit dans son ouvrage Le Capital, critique du système capitaliste.

" Il n'y a pas le moindre doute que la tendance du capital une fois que la prolongation de la journée de travail lui est définitivement interdite par la loi – Comment le sait-il? Comment a-t-il pu le prévoir? – a trouvé son bien dans une augmentation systématique du travail et a transformé toute amélioration de la machinerie en un moyen de plus grande exploitation de la force de travail, le conduira bientôt à un nouveau tournant où une nouvelle diminution des heures de travail deviendra inévitable. " N’est-ce pas extraordinaire?

Le texte a paru en 1867. Pourquoi penser à l’avance? Il suffit de prendre des éléments et de faire une mosaïque qui fera rire... 150 ans après! De diminution d'heures de travail en diminution d'heures de travail, finalement,
le capitalisme ne travaille que pour lui-même, voilà sa thèse. Il prévoit un éclatement du système et je ne suis pas certain qu'il ait tort.

  • Hobbes : la corruption

Philosophe anglais, auteur du livre Le Léviathan, il prônait au 17e siècle l'établissement d'un contrat social entre les hommes. Né en 1588, il meurt en 1679. Voici ce qu’il écrivait dans Le Citoyen. " C'est aussi une des choses qui regarde l'innocente et nécessaire liberté des sujets que chacun puisse jouir, sans aucune appréhension, des droits que les lois lui accordent. Car ce serait en vain qu'elles distingueraient le mien et le tien. Si elles le laissaient derechef confondre par de faux jugements, par des larcins, ou par des brigandages. Or, tout cela peut arriver là où les juges sont corruptibles. Si donc les juges subordonnés par des présents, gagnés par des faveurs, ou touchés de pitié se laissent corrompre et relâchent des peines que les lois ordonnent, donnant par ce moyen espérance aux méchants de demeurer impunis, les gens de bien seront continuellement exposés aux voleurs, aux assassins et aux imposteurs. – C'est joli comme style! Traduit de l’anglais mais joli. –

" On ne pourra plus avoir de commerces, on n'osera se remuer. La société civile sera dissoute de sorte que la loi de nature commande aux souverains non seulement d'administrer eux-mêmes la justice mais aussi d'y obliger, sous peine de graves punitions, les juges subalternes et lorsqu'il en ait besoin, d'envoyer des commissaires ou des intendants qui prennent connaissance des déportements des juges ordinaires. " Autrement dit, il condamnait la corruption qui représentait à ses yeux une cause de dissolution du lien politique.

  • <>Benjamin Constant : injustice légale et déviance sociale

Benjamin Constant est né en 1767, décédé en 1830. On lui connaît Adolphe qui est un des plus beaux romans du 19e siècle. On dit qu'il s'opposa à Napoléon. Homme politique très populaire, il se montra défenseur infatigable des libertés du citoyen.

" Toute loi qui ordonne la délation, la dénonciation n'est pas une loi. Toute loi portant atteinte à ce penchant qui commande à l'homme de donner un refuge à quiconque lui demande asile n'est pas une loi. Si la loi nous prescrit de fouler aux pieds, ou nos affections ou nos devoirs, ou si, sous le prétexte absurde d'un dévouement gigantesque et factice, ce qu'elle appelle tour à tour monarchie ou république ou prince ou nation, elle nous interdit la fidélité à nos amis malheureux et si elle nous commande la perfidie envers nos alliers ou même la persécution envers nos ennemis vaincus, anathème et désobéissance à cette autorité corruptrice et à la rédaction d'iniquité et de crimes qu'elle décore du nom de Loi.

" Un devoir positif général et sans restriction, toutes les fois qu'une loi paraît injuste, c'est de ne pas s'en rendre l'exécuteur. – Il n’y a pas d’obligation, même si une loi veut nous y contraindre, à devenir délateur. Ce serait peut-être bon de s’en souvenir, surtout au moment des impôts! – Ce serait un beau spectacle que de voir une autorité coupable rédigeant en vain des lois sanguinaires, des proscriptions de masse, des arrêtés de déportation, ne trouvant dans le peuple immense et silencieux qui gémit sous sa puissance, nul exécuteur de ses injustices. Personne ne voulant faire la loi parce qu'elle serait injuste. Nul complice de ses forfaits. Rien n'excuse l'homme qui prête son assistance à la loi qu'il croit inique c'est-à-dire injuste."

  • <>Aristote : bien vivre ou s’enrichir

Plus curieux encore peut-être... Aristote avait prévu un conflit entre les lois du marché et la cité. (Le monde, la politique, si vous voulez.) C’est ce qui se passe aujourd’hui, où l’on voit un affrontement à propos du projet de l’Accord multilatéral sur les investissements (AMI) : tout à coup, on veut se donner des pouvoirs commerciaux et le pouvoir politique diminue.

Aristote disait : " Certaines gens se figurent que le rôle de l'économie domestique est d'amasser. Ils passent leur vie à croire qu'ils doivent conserver intacte leur réserve d'argent ou l'augmenter indéfiniment. La raison est qu'ils se préoccupent uniquement de vivre et non de vivre bien. Ainsi le rôle du courage n'est pas de fournir de l'argent mais de donner de l'assurance. Ce n'est pas davantage l'objet de l'art militaire ni de la médecine qui doivent nous apporter l'un, la victoire et l'autre, la santé, mais ceux qui les pratiquent n'en font que des moyens de s'enrichir comme si c'était là leur but et que tout dut viser à atteindre ce but : s'enrichir.

" L'art d'acquérir revêt donc deux formes, une forme commerciale et une forme domestique dont l’une est nécessaire et louable; l'autre, la forme commerciale, qui repose sur l'échange est blâmée à juste titre car elle n'est pas naturelle. Elle est pratiquée par les uns aux dépends des autres. " ² Pas mal² , n’est-ce pas?

Il y a vraiment des penseurs d'hier qui nous parlent d'aujourd'hui. Marx, Aristote, et d'autres que je vous ai cités, ont anticipé le démantèlement de l'économie, les phénomènes de mondialisation, la menace qui pèse sur la liberté, les dangers que représente la corruption. Rousseau, qui enseignait l'éducation libre, Machiavel, etc.

Les utopies vieillissent mais les analyses lucides restent.

   


Accès aux versions enregistrées des émissions "Par 4 chemins" de Radio-Canada.