| PAR... | Émission du lundi 18 mai 1998 | ||
|
Les couleurs du gras : deux poids, deux mesures | |||
|
|
Avez-vous déjà entendu parler des pâtes Barbie? Des pâtes alimentaires en forme de colliers, de nœuds, de cœurs, de bouquets de fleurs et de chaussures à talons hauts : il faut le faire, non? Pour symboliser la séduction de Barbie, dit-on. Le produit, évidemment, est destiné aux petites filles. Vous allez dire : " Mais qui va acheter ça? " Eh bien, je vous informe que la compagnie qui les fabrique en a vendu 3,7 millions de boîtes, ce qui l’a propulsée au premier rang du marché des pâtes alimentaires préformées. On aura tout vu! Je trouve ces informations et tant d’autres d’ailleurs dans le dernier numéro du magazine qui parle du reste du monde : Colors produit par Benetton est une revue non seulement intéressante, mais je dirais fascinante, pour toutes les informations que l’on peut y découvrir. Cette fois, c’est un numéro qui porte sur les gros, les gras, les joufflus, la graisse, etc. Il faut avoir le cœur solide pour prendre connaissance de tout ça, je vous préviens!
Plusieurs
informations générales comme, par exemple : " Comment
se fait-il que le pain et le lait sont toujours placés le plus loin possible
l’un de l’autre [dans les supermarchés]? " Vous n’aviez pas remarqué
ça? Moi non plus. Mais maintenant que j’y pense, ça me frappe. Réponse :
" Parce que plus il vous faut marcher pour trouver l’un ou l’autre, plus
vous passez de temps dans le magasin, et donc plus vous voyez de produits, plus
vous dépensez. Des spécialistes des supermarchés ont calculé
qu’à chaque minute supplémentaire passée dans le magasin,
vous dépensez 1,89 $ de plus. " | ||
| " Les spécialistes du marketing en grande surface savent que lorsque vous tenez votre caddie dans une direction, vous regardez dans l’autre. " Colors, avril-mai 1998. |
Les odeurs également jouent un rôle très important. Il n’y a pas que l’odeur du pain chaud et du café torréfié que vous puissiez sentir dans un supermarché, parce que c’est prévu comme ça… " Les chariots sont une arme, dit-on ici. Les spécialistes du marketing en grande surface savent que lorsque vous tenez votre caddie dans une direction, vous regardez dans l’autre. – Étrange ça... – C’est pourquoi les ‘ promotions ’ sont toujours situées en tête de [rangée] (et s’y vendent cinq fois plus qu’ailleurs). Ils savent aussi que la musique de fond agit sur la vitesse à laquelle vous poussez votre chariot. Une musique à 108 temps par minute (comme la Petite musique de nuit de Mozart) vous fera aller plus vite. Une musique à 60 temps par minute (comme un adagio de Vivaldi), vous fera ralentir, ce qui vous fait rester plus longtemps – et dépenser plus. Les experts estiment qu’en choisissant une musique appropriée, on peut augmenter – tenez-vous bien –, les ventes de 38,2 %. " Imaginez-vous ! Encore un détail intéressant de ce point de vue-là, c’est la place qu’occupent les aliments. | ||
| " Des
chercheurs qui travaillent chez Kodak Eastman ont découvert que l’emplacement
idéal d’un produit était à 15 degrés en dessous des
yeux. " |
D’abord : " Méfiez-vous des allées trop larges. Il y a plus de chances que les clients munis d’un chariot s’y attardent, voilà pourquoi c’est là où se trouvent les produits les plus lucratifs. Puisque vous y êtes, choisissez donc quelque chose. Vous pensez peut-être que ce choix a été fait en toute liberté, pourtant c’est peu probable. Des chercheurs qui travaillent chez Kodak Eastman ont découvert que l’emplacement idéal d’un produit était à 15 degrés en dessous des yeux (en moyenne à 130-135 cm du sol). Maintenant, prenez la peine de vérifier où était ce que vous venez de choisir. On vous a bien eu! " Tout ça à propos de la bouffe, le sujet auquel Colors consacre toutes les pages de son dernier numéro. | ||
" Anorexie. Vous n’avez pas trouvé la technique d’amaigrissement qui vous convient? Essayez donc les troubles de l’alimentation, ironise-t-on, toujours dans cette édition du magazine Colors. Ils sont de plus en plus populaires (on estime que 62 % des jeunes en Grande-Bretagne en ont), et vous êtes assuré de perdre du poids. " L’anorexie... puis il y a la boulimie, tiens. " Boulimie.
Elle vous donne le meilleur des deux mondes : vous mangez et restez mince!
Suivez cette simple méthode : mangez à volonté, laissez-vous
envahir par le sentiment de culpabilité, la panique et le désarroi,
puis foncez à la salle de bain, enfoncez-vous les doigts dans la gorge
et vomissez.. [rires]
[…] N’oubliez pas de vous rincer la bouche avec du bicarbonate de soude après
avoir vomi – cela aide à prévenir les caries qui pourraient
être causées par les acides de l’estomac. " Vraiment, tout
est possible! | |||
" Voyager vous coûtera plus cher, si vous êtes obèse. " Colors, avril-mai 1998. |
Si vous êtes parmi les gros, les joufflus, les obèses, il y a des tas d’ennuis qui vous attendent, dit-on. Difficulté de passer un coup de fil si vous devez entrer dans une cabine téléphonique, aller aux toilettes parce que, bon, les cuvettes standard ne font que 28 cm de largeur et les gens obèses, environ 45 cm... Aller au cinéma aussi, où les fauteuils sont souvent trop étroits. Il y a également cette problématique qui concerne le matériel utilisé dans les hôpitaux qui n’est pas adapté aux obèses : " Les patients de plus de 200 kg – vous me direz c’est beaucoup, mais il y en a –, ne peuvent pas entrer dans les scanners MRI. De nombreux hôpitaux ne disposent que de chaises roulantes standard. Et les tables hydrauliques que l’on utilise en chirurgie cardiaque et rénale ne supportent pas plus de 139 kg. […] ‘ L’obésité – pour toutes ces raisons et tant d’autre – réduit vos chances de survie ’, affirme un chirurgien espagnol, Eduardo Serna. " " Voyager vous coûtera plus cher, si vous êtes obèse ", dit-on aussi. En effet parce que vous serez obligé de prendre un siège supplémentaire si vos hanches dépassent la largeur des fauteuils, plus petits en classe économique. Apparemment, les gens aiment que les représentants de l’autorité montrent de l’embonpoint :pour se rassurer, ou pour se consoler un peu, qui sait. C’est tout de même étonnant.
| ||
|
Une information m’est apparue particulièrement troublante : " Au
cours des 100 dernières années, l’humanité a appris
à produire suffisamment de nourriture pour alimenter tous les habitants
de la planète. D’ailleurs, si la nourriture de la Terre était partagée
équitablement, nous mangerions tous 100 calories de trop par jour.
Comment expliquer que, chaque année, 18 millions de personnes meurent
de faim ou de malnutrition? Tout n’est qu’une question d’argent, dans un sens
comme dans l’autre. La plupart des 800 millions de personnes souffrant de
sous-alimentation vivent dans 87 pays qui n’arrivent pas à produire
assez de nourriture et n’ont pas assez d’argent pour en importer. " | |||
| " En
fait, il y a de nos jours une telle profusion de nourriture que l’on est arrivé –
afin de maintenir des prix élevés –, à payer des agriculteurs
pour qu’ils ne cultivent rien ou pour qu’ils détruisent leur production. " Colors, avril-mai 1998. |
Et ce n’est pas tout. Entre autres informations tripatives, j’apprends que, au Moyen-Orient, autrefois, " l’Arabie saoudite importait 90 % de sa nourriture. Puis on commença à transformer le désert en terre cultivable. Grâce aux revenus issus de la vente du pétrole, on fit venir des agronomes de haut niveau pour résoudre les problèmes techniques. On proposa d’énormes prêts aux Bédouins pour qu’ils se sédentarisent et cultivent du blé. On construisit des serres climatisées pour les légumes, et, aujourd’hui, l’Arabie saoudite produit 40 % de ses besoins alimentaires. Juste à côté, le Yémen, possède la terre la plus fertile de la péninsule arabe mais ne peut se permettre de l’exploiter à la suite d’un très long conflit civil et de mauvais choix politiques […].Le Yémen est l’un des pays les plus sous-alimentés du monde. " En Europe maintenant, et je vais probablement terminer là-dessus. " Les Irlandais sont ceux qui mangent le plus. Les autres Européens ne sont pas loin derrière. En fait, il y a de nos jours une telle profusion de nourriture que l’on est arrivé – afin de maintenir des prix élevés –, à payer des agriculteurs pour qu’ils ne cultivent rien ou pour qu’ils détruisent leur production. – Ça me bouleverse de vous communiquer de l’information comme ça : d’abord de la recevoir puis de vous la communiquer. – En 1995, l’Union européenne a octroyé 750 millions de dollars aux fermiers pour enterrer 2,5 millions de tonnes de fruits et de légumes. Parallèlement, les 182 milliards de subventions que les gouvernements européens attribuent annuellement permettent de maintenir des coûts de production très bas. Les fermiers peuvent donc produire plus – et jeter plus. " | ||
|
Il y a quelques avantages, tout de même, à être gros. Le bonhomme dont on voit la photo, porte une énorme cicatrice qui fait – excusez-moi l’expression –, tout le tour de la bête, pour ainsi dire. La vignette relate le témoignage de l’accidenté :
| |||
|
Voyez-vous? Il peut y avoir des avantages. On prétend par ailleurs que les gros, les joufflus et les obèses ont moins de rides… | |||
|
Je vais terminer ce lourd sujet avec un extrait de l’éditorial. " Nous croyons avoir faim (de nourriture ou de connaissance) même quand nous n’avons pas vraiment besoin de manger. Et quand nous commençons, nous ne savons plus nous arrêter. Nous pensons que la réponse à tout tient dans ce mot : PLUS! Quand la circulation devient insupportable, nous contrôlons plus de routes, quand on parle d’insécurité dans les villes, on embauche plus de policiers. Et quand les gens se mettent à avoir faim, on ouvre plus de supermarchés. Le problème est en fait de ne pas confondre consommation et progrès. Aux heures de pointe, un banlieusard de Los Angeles sur son autoroute à six voies avance aussi lentement qu’un cheval traînant une charrette... " " Il en est de même pour l’information, dit-on. En lisant un exemplaire de ce magazine, vous absorbez plus d’informations qu’en accumulait un Anglais du 17e siècle durant toute sa vie. " Ce qui m’a amené à me demander combien d’informations vous pouvez recueillir d’une émission comme Par 4 chemins. Je me suis dit qu’il doit se passer la même chose qu’avec cet éditorial : " Dans 24 heures, vous aurez oublié 80 % des informations que vous aurez reçues. " | |||
|
| |||
|
Albert Jacquard : | |||
|
|
" Un domaine où les nombres risquent plus d’être un camouflage qu’un révélateur de la réalité est l’actualité économique. " Voilà ce que nous fait remarquer Albert Jacquard dans son ouvrage intitulé L’Equation du nénuphar. Les plaisirs de la science, paru récemment chez Calmann-Lévy. Non
seulement cet auteur est-il un scientifique et un philosophe, mais c’est aussi
un homme d’action qui n’hésite pas à s’engager.
Lors de sa première visite au Québec,
c’est à l’émission Par 4 chemins qu’il a été
accueilli – cela me fait toujours plaisir de le rappeler… | ||
![]() |
Je ne sais pas si vous connaissez ce petit test du nénuphar. Personnellement, j’ai toujours été fasciné par ça parce que la première fois où l’on m’a fait faire le calcul, j’ai été piégé comme la plupart des gens. Du moins, je l’espère, parce que sinon je me sentirais bien sot d’avoir été le seul... [rires] Voici de quoi il retourne : on plante un nénuphar dans un grand lac puis ce nénuphar a la propriété héréditaire de produire chaque jour un autre nénuphar. Il se trouve qu’au bout de trente jours, la totalité du lac est recouverte par les descendants de ce nénuphar, à un point tel que l’espèce entière meurt étouffée, privée d’espace et de nourriture. Question : Au bout de combien de jours les nénuphars ne vont-ils couvrir que la moitié du lac? La réponse spontanée, qui semble une évidence chez la plupart des gens, c’est la moitié de 30 jours, donc c’est 15 : Au bout de 15 jours! Eh bien non, la bonne réponse, c’est 29, c’est-à-dire la veille puisque le double est obtenu chaque jour. Pas étonnant ça, non? " Pour rendre plus évidente l’erreur spontanée de raisonnement et faire un peu travailler les neurones, on peut alors poser la question, propose Jacquard : ‘ Après combien de jours les nénuphars couvraient-ils à peine plus de 3 % de la surface du lac? ’ Il suffit de remonter le temps à partir du trentième jour, et de constater qu’ils en recouvraient 50 % le vingt-neuvième, 25 % le vingt-huitième, 12.5 % le vingt-septième, 6,25 % le vingt-sixième, 3,125 % le vingt-cinquième. Imaginons donc qu’au vingt-quatrième jour, un nénuphar anxieux de l’avenir – genre écologiste – attire l’attention de ses compagnons sur le danger qu’ils courent en proliférant ainsi; il est probable que ce nénuphar ne pourrait se faire entendre. " ‘ Pourquoi nous inquiéter alors que nous avons ce comportement depuis plus de trois semaines et que 97 % de la surface du lac est encore disponible? Nous avons largement le temps de voir venir, continuons comme par le passé. ’ – Voyez-vous le raisonnement? – Ils auraient tort, puisque l’échéance est à moins d’une semaine ", de faire remarquer Jacquard. Or, c’est exactement ce qui se passe avec l’accueil que l’on réserve à l’inquiétude exprimée par certains devant, par exemple, le fait que le poisson devienne rare dans les océans – ou dans les rivières quand on parle du saumon –, ou lorsqu’on nous dit qu’il y a moins de terres arables qu’autrefois, que la population augmente dangereusement, etc. " On a le temps, on est en train de régler tous ces problèmes ", se dit-on. On se trouve pourtant dans la même position du vingt-quatrième jour où le nénuphar, anxieux, passe pour un idiot. On fait le mauvais calcul, on ne tient pas compte de la croissance exponentielle et des risques que l’on prend, ce faisant. C’est l’une des choses sur lesquelles Jacquard veut attirer notre attention lorsqu’il reprend cette équation du nénuphar. | ||
Albert Jacquard Le volontarisme |
Dans son ouvrage, on peut constater que Jacquard accorde beaucoup d’importance à l’éducation. À un moment, il raconte que des enseignants l’ont invité à venir rencontrer les jeunes pour élargir leur champ de réflexion, pour leur parler du rôle de la science dans notre société, évoquer les problèmes éthiques que posent les découvertes récentes de la génétique, etc. Il mentionne, entre autres, les élèves de l’École Jonathan de Montréal. C’est ainsi que, par la suite, il dit s’être inspiré de leurs questions et de leurs préoccupations face à l’avenir pour écrire son volume. " Partout, relate-t-il, les questions concernaient le même sujet : ‘ Dans quel monde allons-nous vivre? ’ ‘ Comment se préparer à y jouer un rôle? ’ " Dans ces rencontres, on lui pose aussi souvent la question suivante : " Quel est le lien entre vos activités scientifiques et vos engagements dans la vie quotidienne. " Là-dessus, il explique que l’école est un milieu neutre, donc : " Il ne m’est pas permis de présenter comme seules acceptables les opinions que je crois bonnes; je ne peux pas pour autant me réfugier dans le silence, alors qu’ils connaissent mes engagements, qu’ils me savent solidaire d’équipes s’efforçant d’aider les sans-logis, les sans-papiers, les sans-travail. Sans chercher à les convaincre de prendre la même direction, dit-il en parlant des élèves, je me crois autorisé à leur montrer que la cohérence est grande entre la réflexion que je mène en tant que scientifique et mes prises de position publiques. " | ||
|
Albert Jacquard est généticien, comme vous le savez sans doute. Il parle évidemment de la branche de la génétique qu’il a pratiquée et " qui est directement liée à la compréhension de l’évolution et de la différenciation des êtres vivants ", pour reprendre sa vision. Sur ce sujet, il explique que le développement de l’être humain lui a permis " une aventure évolutive originale " et que " les seules transformations durables sont celles des informations génétiques transmises entre générations ". " Elles évoluent, explique-t-il, au rythme lent de l’apparition des mutations. Pour les décrire, l’unité de temps utile est de l’ordre du million d’années. " J’ai retrouvé dans l'ouvrage de A. Jacquard certains des sujets dont il a parlé généreusement à l’occasion de billets présentés au cours de l’émission " CBF-Bonjour ", qu’animait il y a encore quelques années Joël LeBigot, où il revenait presque toutes les semaines, si ma mémoire est bonne. Il a mentionné à plus d’une reprise que le racisme n’est pas fondé sur une réalité scientifique. Au fond, du point de vue de la science, tous les hommes sont égaux. Jacquard reprend de nouveau le sujet, cette fois en précisant que finalement, " pour l’homme, les transformations décisives ne sont pas celles de ses organes, ce sont celles de sa culture, qu’il fait lui-même évoluer à un rythme qui ne dépend que de lui et qui vient de s’accélérer ". " Il lui a fallu quelques centaines de milliers d’années pour apprivoiser le feu, explique Jacquard en parlant de l’être humain, quelques dizaines de milliers d’années pour mettre en pratique l’élevage et l’agriculture, quelques milliers pour inventer l’écriture et se doter des outils de compréhension que sont les mathématiques ou la philosophie, quelques siècles pour comprendre les grandes lignes de l’Univers qui l’entoure. Au cours des dernières décennies, il a renouvelé de fond en comble le regard qu’il porte sur cet Univers. – La nomenclature que Jacquard établit de ces faits nous donne une idée de l’accélération du processus. " Comment le scientifique, qui a le privilège de participer à ce renouveau, pourrait-il se dispenser de mettre sa lucidité au service d’un renouveau parallèle de l’organisation de la vie en commun? ", demande-t-il. Ce à quoi il répond : " La génétique m’a aidé à comprendre que regarder l’autre comme un obstacle qu’il faudrait vaincre ou éliminer ne peut aboutir qu’à une destruction de soi-même; elle m’a engagé [la génétique] sur le chemin de réflexions me montrant l’autre comme une source dont je peux profiter pour devenir moi-même. " Je trouve que la réflexion qu’il nous suggère est très riche pour alimenter celle sur l’altruisme. " Le rôle du scientifique est celui d’un veilleur, qui donne l’alerte lorsqu’il voit se répandre des contrevérités, quand il assiste à des actes inacceptables. […] Le rôle libérateur de la science est donc indissociable de la démocratie et les scientifiques ont par conséquent plus encore que quiconque le devoir de la défendre. " Il termine en parlant d’une société à reconstruire, en précisant que " dans la société occidentale d’aujourd’hui, l’adolescent atteignant l’âge de l’autonomie se trouve face à une forteresse fermée dans laquelle il ne pourra pénétrer qu’en se faufilant par d’étroits et tortueux chemins. Il n’y a de place à l’intérieur que pour une minorité; pour faire partie des élus, il devra jouer des coudes, se battre sans pitié contre ses camarades, les piétiner au besoin. Comment l’aider à affronter cette situation? " La réponse adoptée, trop souvent comme une évidence, sans réfléchir aux conséquences, est de lui apporter tous les moyens de l’emporter dans sa lutte contre les autres. Telle est généralement l’attitude du système éducatif; sa finalité constamment rappelée est de préparer les enfants à entrer dans la société de demain. Au nom de cette finalité, l’enfance et l’adolescence sont transformés en un ‘ parcours du combattant ’ projetant chacun vers une vie de compétition permanente. " Cette réponse est cohérente avec la réalité d’aujourd’hui, mais elle pêche par un oubli qui ruine sa logique apparente; elle court-circuite l’interrogation : quelle sera cette société de demain? Implicitement, il est admis qu’elle sera une simple extrapolation de celle d’aujourd’hui, que les tendances récentes se prolongeront, que le développement des techniques rendra toujours plus féroces les luttes entre puissances économiques. " Etc. " Un changement radical d’orientation est nécessaire, affirme-t-il plus loin. Il implique de proposer aux jeunes non pas de se faufiler dans la forteresse, mais d’en abattre les murailles. Et de mettre en place une société où aucun humain ne serait perçu comme ‘ en trop ’. Ce changement ne pourra être réalisé que par l’adhésion des nouvelles générations. Cette adhésion ne peut être que le fruit de l’éducation. – Nous voici donc devant une nouvelle définition du rôle du système d’éducation. Et il poursuit : – non plus pour préparer les jeunes à entrer dans la société, mais pour les préparer à construire une société nouvelle. " | |||
| | |||
|
Le télétravail : situation et contraintes d’un modèle en expansion | |||
Voir Le travail : immatériel et flexibilité |
Je vous pose la question comme ça, à l’improviste... Disons que vous êtes un vendeur ou une vendeuse, que vous utilisez le téléphone chez vous, est-ce que vous seriez capable de vendre un abonnement à un journal, par exemple, en robe de chambre? Avez-vous réfléchi à la question? Si vous n’y avez pas réfléchi, alors peut-être allez vous être un peu surpris d’apprendre qu’une discipline très rigoureuse est exigée des gens qui travaillent chez eux – qui sont de plus en plus nombreux d’ailleurs –, et qui créent leur emploi ce faisant. Une dame expliquait récemment : " Même si je ne dois voir personne de la journée, je suis toujours maquillée avant de décrocher mon téléphone. Ce n’est pas possible de vendre un journal en robe de chambre. " Vous voyez l’idée? Alors, c’est un rituel qui s’installe, le travail devenant lui-même un rituel : il faut se préparer, s’habiller, etc. et ça reste capital, psychologiquement. Les psychologues et les sociologues s’intéressent beaucoup à ce phénomène qui devient de plus en plus important. Voyons, par exemple aux États-Unis : l’ampleur du phénomène y est telle qu’on estime que 1 actif sur 10 (10 %) dirige une entreprise à domicile. Ce qui équivalait à 14 millions de personnes en 1996. La presse spécialisée est donc en expansion – parmi les plus importants, on retrouve Home Office, Home Business, Home Business Magazine, Home Office Computing, etc. – et elle continue de croître, parce que les prévisions annoncent 32 millions de travailleurs autonomes pour l’an 2005. Le Soho est maintenant le New American Dream. Qu’est-ce que c’est que le Soho? Small Office Home Office. Oui, bon. Ça s’appelle le SOHO, le nouveau rêve américain. Le Soho gagne en moyenne aux États-Unis plus de 30 % de la population active et symbolise la réussite individuelle. La diversité du vocabulaire le qualifiant illustre la place qu’il tient : Home-based Business, Momprener, Self-employed People et bien entendu le Soho en question. Et tout ça s’appuie sur un équipement bureautique sophistiqué, 10 fois plus élevé qu’il ne l’était il y a deux ans. Les charges sont faibles, mais à savoir si le modèle américain est applicable partout, et dans quelle mesure il apportera une solution au problème du chômage, cela reste à voir. Et, bien entendu, on se pose la question.
Il faut aussi être conscient que ce choix professionnel présente des avantages et certaines difficultés. Avantages liés à la liberté de l’action, possibilité de vivre à la campagne, activités variées, avantages pour les entreprises d’utiliser leurs sous-traitants, etc. Mais le monde des Soho est-il aussi rose? Ce n’est pas sûr. Une étude faite récemment en France démontre que le travail à domicile revient à une négation du lien social. Et tout le problème est là. Le travailleur autonome n’est pas en rapport avec ses pairs. Un créateur d’entreprise a une chance sur deux d’échouer s’il est seul, alors que s’il est aidé, il a quatre chances sur cinq de réussir. Le progrès de la télécommunication favorise la création d’un travail solitaire et fait craindre aux sociologues une précarité voire une marginalisation du SOHO. Certains créateurs se plaignent d’ailleurs de ce qu’ils se passent difficilement d’un regard extérieur sur leur travail. Il se développe au travail à l’extérieur un rapport humain qui est important, paraît-il. J’en suis moi-même tout à fait convaincu car je l’ai vécu autour de moi, quand nous produisions des films à la maison, et que le monteur travaillait dans une des pièces de la maison : à un moment, il m’a demandé s’il était possible qu’il travaille à l’extérieur – dans une société de montage de films, pour être avec ses camarades et savoir ce qui se passait dans le monde du téléfilm, autour de lui, etc. Le lien social, c’est très important!
| ||
|
| |||