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Émission du lundi 25 mai 1998

Oubliez le Viagra,
mettez-vous au vert!

Eh bien, il fallait s’y attendre... À Taiwan, qui est de loin l’un des grands centres qui se préoccupent de recettes traditionnelles chinoises et autres à base d’organes génitaux d’animaux, d’herbes magiques etc. pour recouvrer la puissance sexuelle, voilà que maintenant des trafiquants taiwanais font venir des États-Unis des cargaisons de Viagra. Il semble qu’il y ait une très grande demande à Taiwan pour ce genre de produits.

Incroyable tout de même, qu’ils se soient habitués à consommer, comme ça, des organes génitaux d’animaux. C’est vrai qu’on les fait sécher, qu’on les râpe, qu’on mêle ça avec un peu de gingembre, des herbes, etc.; et plus c’est fort, plus ça pue, et plus ça pique, plus c’est susceptible de faire bander. Appelez ça comme vous voudrez. Et pourtant, ce fameux phénomène dépend de bien d’autres choses, et avant tout, de la circulation sanguine…

Dans un petit articulet que j’ai sous les yeux, on précise que les principaux clients seraient des prostitués masculins et les hôtes des bars-karaoke réservés aux femmes. Vous comprenez, ils n’en peuvent plus de satisfaire la clientèle abondante! Toujours est-il qu’un médecin, le docteur Neil Barnard, qui dirige aux États-Unis le Committee for Responsible Medicine (le Comité pour une médecine responsable – on pourrait sûrement trouver mieux en français) et un journaliste, Simon Chaitowitz, se sont donné la main pour écrire un petit article assez cinglant sur le Viagra. Bonne équipe puisque le docteur Barnard rédige des chroniques sur la santé dans les journaux et Chaitowitz, le journaliste, se spécialise dans les questions de santé.

D'après :

Chaitowitz, Simon  et Dr. Neil Barnard, " Oubliez le Viagra "– Les vrais hommes mangent des légumes ", The Gazette, Montréal, mai 1998.

 


pour redresser «naturellement» l’organe

Dans cet article, " Oubliez le Viagra "– Les vrais hommes mangent des légumes ", les co-auteurs proposent des slogans du genre : " Tofu pour machos ". Ils rappellent finalement que l’érection dépend de la circulation sanguine, c’est-à-dire du flux sanguin dans les artères. Si les artères sont encrassées, cela risque de causer des ennuis cardio-vasculaires, et si les artères des parties génitales sont obstruées, également bien sûr, le sang ne circulant pas librement dans cette partie du corps, pas plus qu’il ne le fait dans l’ensemble du corps, c’est évident que l’érection devient difficile, sinon impossible. Si cette situation d’encrassement perdure, pour ainsi dire, il y a évidemment un risque d’impuissance et on dit que vers 60 ans, déjà un homme sur quatre en Amérique aurait des difficultés à la rendre droite [rires] – si vous me permettez cette coquinerie.

La mauvaise nouvelle : au plan de l’alimentation, une des causes de cet état serait la consommation de viande, surtout de viande rouge et de gras animal en général. La bonne nouvelle, c’est que cette situation peut être renversée par un changement dans l’alimentation et le style de vie.

Il y a également ce docteur Dean Ornish, de l’Université de Californie, qui préconise une diète sévèrement végétarienne, avec très peu de gras (même végétal), de l’exercice modéré, une bonne gestion du stress et un arrêt de la consommation du tabac, si c’est le cas. Il a noté, chez 82 % des sujets ayant adopté un tel régime, une amélioration de l’état particulier de la chose, de même qu’une amélioration de l’état général de la santé. Voilà qui peut être réconfortant.

Les autres causes d’impuissance, rappellent nos auteurs, sont dans la même ligne : il s’agit de l’hypertension, du diabète, de l’obésité. Il faut compter aussi, malheureusement, les effets secondaires de différents médicaments comme, par exemple, ceux prescrits pour régulariser la pression artérielle (la diminuer, plus exactement), et ceux aussi pour diminuer la présence du cholestérol dans les artères. Ce sont des médicaments qui peuvent entraîner un peu d’impuissance. Cependant, toutes ces conditions – c’est-à-dire hypertension, diabète, obésité, cholestérol, etc. –, peuvent être améliorées par une diète végétarienne, affirment les auteurs.

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Le Dictionnaire du 21e siècle

ATTALI, Jacques. Dictionnaire du 21e siècle, Éd. Fayard, 1998.

Hautement tripatif. Il s’agit d’un dictionnaire mais qui n’est vraiment pas comme les autres, en ce qu’il est extrêmement subjectif. Son auteur, Jacques Attali, le dit lui-même dans son introduction. Il a regroupé des thèmes qui lui ont inspiré des réflexions, des hypothèses, des conclusions. Il a également, dit-il, " ajouté des mots plus rares dont je prévois qu’ils deviendront d’usage courant, comme ‘ nomade ’, ‘ télépathie ’ ou ‘ biogénétique ’; d’autres encore, venus des banlieues où se forgent en partie les langues de demain, tels ‘ bouffon ’ ou ‘ rappeur ’. Enfin, j’en ai inventé plusieurs pour rendre compte de réalités encore fugaces, mais demain essentielles, soit par hybridation de termes connus (tel ‘ clonimage ’, de clone et image, ‘ orditévé ’, d’ordinateur, téléphone et télévision, ‘ nanomadisme ’ ou ‘ civiLego ’), soit en m’inspirant de l’anglais, si audacieux dans la création de mots (tels edutainment et screenager qui deviennent en français ‘ édivertissement ’ et ‘ adolécran ’). " Intéressant, vous ne trouvez pas, tous ces néologismes? [rires]

Jacques Attali est un économiste, qui a été le bras droit, à un moment, du président Mitterand. C’est un auteur extrêmement productif : de 1972 à 1997, il a publié au moins vingt ouvrages. En particulier, un roman étonnant Le premier jour après moi (1990), que j’ai trouvé extraordinaire. Ensuite, il y a Verbatim I (1993), tout ce qu’il a noté au moment où il travaillait avec Mitterand. En 1996, est paru un ouvrage qui s’intitule Chemins de sagesse : Traité du labyrinthe, et Au-delà de nulle part. Tous sont publiés chez Fayard. Puis en 1997, il publiait Mémoire de sabliers, aux Editions de l’Amateur.

Et voilà qu'en 1998, vient de paraître Le Dictionnaire du 21e siècle. C’est un auteur d’une productivité absolument exceptionnelle.

Cet ouvrage d’Attali fait preuve de beaucoup d’humour, mais il est très sérieux également. Il fait état de ce qui devrait se produire, selon lui, au cours du 21e siècle. Cependant, l’auteur demeure prudent, en rappellant le ridicule dans lequel on tombe en osant des pronostics – parce qu’il y en a quelques-uns plutôt récents qui mériteraient d’être rangés dans la collection des énormités.

" En 1943, écrit Attali à ce propos, Thomas Watson, président de IBM, expliquait qu’on ne vendrait jamais plus de cinq ordinateurs dans le monde; – il est mort avant de devenir fou [rires] en 1977, Ken Olson, fondateur d’une autre grande firme informatique, Digital Equipment, affirmait que personne ne voudrait jamais posséder un ordinateur chez soi. " Des trucs comme ça.

D’après :

ATTALI, Jacques. Dictionnaire du 21e siècle, Éd. Fayard, 1998.


quelques acceptions futuristes

J’ouvre au hasard, voyons ce qu’il nous dit sous le mot " greffe ".

Greffe

" D’abord rare, faute d’organes disponibles et de compatibilité immunologique. Puis les corps deviendront des propriétés collectives. Ils fourniront des quantités infinies d’organes. Rien qu’aux États-Unis, la demande de greffes est quatre fois supérieure à l’offre. Au surplus, la plupart des greffés auront besoin qu’on remplace leurs organes une ou deux fois dans leur vie. "

Puisqu’on va vivre vieux, " on manquera d’un million d’organes à greffer avant le milieu du siècle. S’installera un marché illégal, puis légal – j’aime beaucoup ça ce raccourci. Vous rappelez-vous, il y a quelques années, il était illégal à Montréal de se déplacer en patins à roues alignées dans les rues? Et puis, c’est devenu légal. [rires] C’est comme ça dans la vie. Je poursuis – " S’installera un marché illégal, puis légal, qui incitera à se séparer d’organes, s’ils ne sont pas vitaux, ou à les léguer en échange d’une forte somme (‘ ticket de mort ’). Puis qui changera de fond en comble l’attitude à l’égard du corps.

" Dans de nombreuses cultures, il [le corps] ne sera plus qu’une enveloppe matérielle provisoire, et de plus en plus de gens seront disposés à faire don de leurs organes. Dans d’autres, on reconnaîtra la propriété collective des corps, et personne ne pourra interdire la greffe de ses organes après sa mort. Le réservoir d’organes à greffer deviendra alors quasi illimité. Le rejet immunitaire restera l’obstacle à la généralisation des greffes; il empêchera aussi le développement des xénogreffes – les greffes à partir d’espèces différentes, comme les cœurs de cochons, par exemple.

" On se rabattra alors sur les prothèses combinant électronique et matériaux compatibles, la bionique, jusqu'à ce que le clonage permette – sans doute avant la fin du siècle – de créer des réserves d’organes spécifiques sans plus aucun risque de rejet. " Cela suppose que j’aurais, moi, un clone, auquel on ne donnerait peut-être pas de conscience, mais dont on entretiendrait l’existence simplement pour l’intérêt que ses organes pourraient représenter pour moi plus tard. " Enlevez donc le foie de mon clone puis greffez-le moi. " Tout un autre monde!

Globalisation

" Réunion de la connexité, que rend possible la technologie, et de la mondialisation, que rend nécessaire le marché. L’une rapproche dans le temps, l’autre dans l’espace. Tous les principaux problèmes deviendront internationaux et interdépendants. Par exemple, on ne pourra plus traiter de la drogue sans parler de trafics financiers, de la pollution sans parler de l’eau, de la sécurité nucléaire sans parler géopolitique, de l’encombrement sans parler du tri. On ne pourra non plus traiter aucun de ces problèmes autrement qu’à l’échelle planétaire. "

C’est plein d’enseignement tout ça. Je vous l’avais dit : hautement tripatif.

Hommes

" Il y aura plus d’hommes que de femmes sur la planète, prévoit Attali. Dans certains pays, on comptera jusqu'à trois garçons pour deux filles – il y a déjà le problème de la Chine, étant donné qu’on continue de tuer ou d’avorter les bébés-filles. Ils s’en vont vers un drôle de problème eux. Alors, je ne sais pas, peut-être que la valeur de la femme va monter qui sait. C’est la rareté qui fait apprécier, n’est-ce pas? –

" Le Sud continuera d’être à hégémonie masculine; les femmes y cumuleront précarités, exploitations et misères. Au contraire, le Nord sera de plus en plus à dominante féminine, les hommes majoritaires tendant à s’aligner sur les valeurs des femmes. "

Microcrédit

C’est un phénomène extrêmement important. Il s’agit des petits prêts (micro veut dire petit) que l’on consent à des gens pauvres qui, généralement, en font un excellent usage dans les pays en voie de développement – en tout cas, jusqu’ici; c’est pour leur premier bénéfice d’abord et ensuite, pour celui de leur entourage, de leur société et de leur pays.

" Meilleure chance de l’humanité de sortir de la pauvreté, dit Attali. Forme principale d’assistance aux deux milliards de pauvres depuis le succès de la Grameen Bank à la fin du 20e siècle – maintenant, autrement dit. – Des institutions se multiplieront sur toute la planète pour aider les pauvres à s’auto-employer. Elles attribueront à chacun les moyens de créer des richesses à proportion de ses compétences et de ses dons, et les moyens de se montrer créatif. Elles garantiront des prêts au logement, au travail individuel, aux réseaux de communication. "

Incidemment, dans plusieurs pays d’Afrique notamment, on fait beaucoup de ces prêts-là à des femmes qui deviennent beaucoup plus autonomes, qui s’avèrent d’excellentes entrepreneures et qui en sont revalorisées. En même temps, cela crée un certain problème parce que le rapport traditionnel avec les hommes ne va pas dans ce sens-là; alors, justement, cela contribue à une égalité des sexes dans certaines contextes.

" Sans attendre que le marché le règle seul (le salariat n’éliminera pas la pauvreté) ni que l’aide internationale y pourvoie (il y faudrait des moyens que personne ne pourrait espérer dégager), le microcrédit touchera, vers 2020, 10, puis 100 millions de familles parmi les plus pauvres. Il leur permettra de se sortir de leur extrême pauvreté en atteignant un revenu de 3 dollars par jour. Internet accélérera considérablement la délivrance des prêts. "

Les sujets qui sont les plus près de nous nous touchent davantage quand on fait le tour de ces définitions. Prenons, par exemple, le mot " mariage ".

Mariage

" Banalisation des mariages successifs, début des mariages simultanés. La valeur suprême étant l’individualisme, chacun deviendra d’abord consommateur de sentiments. Le mariage se fera de plus en plus précaire. Il sera ainsi conçu à l’avance, dès sa conclusion, comme provisoire, n’engageant pas pour plus longtemps que les conjoints n’en décideront. L’engagement sera moins solennel, la loyauté moins de mise. Le divorce deviendra plus simple : ni traumatisant, ni culpabilisant. Il ne sera plus un échec, mais un acte de liberté. Les enfants seront libres de choisir avec quel parent vivre en permanence ou en alternance.

" Puis l’apologie de l’authenticité conduira à la disparition de la fidélité comme devoir et de l’infidélité comme faute. On reconnaîtra à chacun le droit d’être amoureux de plusieurs êtres à la fois, de façon ouverte et transparente. Chacun aura le droit de former simultanément plusieurs couples. Polygamie et polyandrie redeviendront la règle. " Car ça l’était à un moment dans l’histoire de l’humanité. Ça existe la polygamie, on le sait, mais la polyandrie existe toujours également.

Dernier paragraphe de cette entrée : " Il faudra naturellement beaucoup plus de temps pour que cette évolution des mœurs soit entérinée par le Droit. " Je devine un petit sourire en coin là... Ensuite, on pourrait regarder " mort ". Voyons ce que l’auteur en dit.

Les valeurs associées à la vie seront la précarité, la sincérité, l’intensité.
 
Mort

" De même que l’homme aura plusieurs vies, il aura plusieurs morts. Comme une voiture meurt une première fois quand elle part à la casse, une deuxième fois quand on arrête la production du modèle, une dernière quand on oublie jusqu'à sa forme et qu’aucune autre ne lui ressemble plus en rien. À son exemple, l’homme mourra trois fois.

" La première, quand son corps, support d’objet nomades, de prothèses, s’effondrera dans l’usure du phénotype, mort mineure. Pour y résister, l’homme stockera des organes, des ‘ tickets de vie ’. Pour réussir sa mort, il voudra la choisir. Il achètera des ‘ droits de mort ’, des formes de suicide et des droits de meurtre (euthanasie). Il perdra la propriété de son corps et les obsèques deviendront un rituel sans rapport avec le destin du cadavre. [rires] On assumera – pourquoi pas? – la mort comme indépassable en faisant de toute vie une œuvre d’art, sans plus rêver d’immortalité par le stockage d’objets et d’œuvres d’art. Les valeurs associées à la vie seront la précarité, la sincérité, l’intensité.

" Au-delà, chacun se prolongera dans des clones : d’abord clonimages – des clones virtuels, si vous voulez. Un moi en version cyberespace. Il suggère aussi à un moment qu’un clonimage, que mon clonimage va retrouver le clonimage d’une telle dans le cyberespace puis là ils voient si ça peut marcher entre eux. Quand ça marche entre eux, les deux originaux décident de se rencontrer. Je reprends – : d’abord clonimages, puis clones génétiques qui pourront se répliquer les uns les autres. Au bout d’un certain temps, le génotype répété de clone en clone se dégradera comme un moule, par usure du codage, erreur ou hasard, ce sera la deuxième mort, ou mort majeure.

" Plus tard, en surviendra une troisième, plus radicale encore, celle du souvenir du génome dans la mémoire de tous les vivants et dans le code de tous les autres génomes avec qui il aura pu procréer. Nul n’aura plus la moindre ressemblance avec aucun enfant ou aucune chimère issue de lui. Ce sera la mort absolue.

" Au-delà encore menacera la mort de l’espèce : l’oubli ultime de chaque être ayant vécu. " [ rires] N’oublions pas que c’est aussi un romancier, cet Attali…

Ce que j’aime bien chez lui, c’est qu’il est un homme tellement capable de raison, tout son hémisphère gauche est parfaitement articulé, et puis, tout à coup, il arrive avec des espèces de visions qui viennent probablement de l’hémisphère droit. C’est tout de même assez inattendu de la part d’un homme qui a vécu une bonne partie de sa vie à faire des choses très sérieuses : conseiller des gens en politique ou en économie, diriger les activités d’une grande banque européenne, etc.

Modernité

Une définition très courte : " À jamais démodé. " Savoureux, n’est-ce pas? [ rires]

L’auteur a une culture immense. À un moment, il invente des mots, je vous l’ai dit au début, des mots curieux comme par exemple " shakespearianisme " :

Shakespearianisme

" Théorie de l’Histoire qui attribue un rôle déterminant aux passions, aux luttes, aux bassesses et aux pulsions des puissants. Toujours nécessaire pour comprendre les principales bifurcations géopolitiques. "

J’ai essayé de mettre ce livre de côté, mais je n’y parviens pas. Il est tellement riche d’informations de toutes sortes. Tiens, un autre exemple, ce qu’il écrit sous le mot " jeunesse " :

Jeunesse

" Pendant la première partie du siècle, celle du Nord sera la grande perdante sur le plan économique et politique. Seuls ceux qui réussiront à se glisser dans l’hyperclasse s’en tireront – je crois qu’il imagine une classe de gens qui seront plus favorisés par le destin. – Les autres souffriront de l’absence de travail et de perspectives, puis ils se révolteront et, bien que de moins en moins nombreux, porteront le projet de la Fraternité – c’est là que je voulais vous entraîner. – Pendant ce temps, celle du Sud, qui dominera démographiquement rêvera de vivre au Nord. Et y viendra. Associée à la révolte des jeunes du Nord, elle s’en retournera pour une large part chez elle et deviendra le principal moteur du renouveau. Avant de vieillir à son tour… "

Fraternité

" Support de grandes espérances, utopie du prochain siècle. – Voici comment il voit ça, et je trouve ça très intéressant parce que ce sont les grandes valeurs républicaines : liberté, égalité, fraternité. – Au 18e siècle, la Liberté conduisit, au mieux, à l’éclosion des nationalités, au pire, à l’exploitation de la classe ouvrière. Au 20e siècle, l’Égalité déboucha, au mieux, sur la sociale démocratie, au pire, sur le communisme. Au 21e siècle, la Fraternité pourra seule rendre compatible les deux utopies précédentes. Seule elle pourra concilier marché et démocratie en conduisant les minorités à accepter des décisions majoritaires concourant à l’égalité, mais qu’elle pourrait préférer refuser au nom de la liberté – parce qu’il y a souvent évidemment une opposition entre la liberté et l’égalité.

" Comme les précédentes, cette utopie pourra néanmoins conduire au meilleur comme au pire. On verra ainsi resurgir des dictateurs promettant le règne de la Fraternité, des Églises se souvenir que ce fut leur premier credo, et, dans leur sillage, des sectes, des partis, des penseurs de pacotille.

" Dans son acception la plus haute, elle sera la reconnaissance par tout homme que tout autre homme est son frère, qu’il convient avant tout de ne pas lui imposer quoi que ce soit qu’on refuserait pour soi-même. On étendra ce principe – message clé de toutes les plus anciennes sagesses – aux relations des êtres humains avec le reste du vivant, présent, passé, futur.

" La Fraternité deviendra alors, le principe fondateur d’un ordre social sur la base duquel seront bâtis de nouveaux systèmes de droits et de nouvelles pratiques politiques. Les nouvelles technologies pourraient y aider en multipliant les occasions de connaître l’Autre, de créer des groupes spécifiques, d’inventer des solidarités, de penser le monde en réseaux et non plus de façon hiérarchique, de découvrir ou dessiner de nouvelles frontières entre l’humain et l’artefact.

" Pour que la bonne version de la Fraternité l’emporte sur la mauvaise, il appartiendra aux intellectuels de remplir leur rôle, c’est-à-dire de donner vie à cette utopie tout en définissant ses limites. Tel sera pour l’humanité du siècle à venir le chantier de sa survie. "

Je le redis : Le Dictionnaire du XXIe siècle, un ouvrage étonnant de Jacques Attali, paru aux Editions Fayard (1998).

Accès aux versions enregistrées des émissions "Par 4 chemins" de Radio-Canada.

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