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Émission du mercredi 10 juin 1998

Les brèves

Prozac ou millepertuis?

Le millepertuis, apparemment aussi efficace que le Prozac.Vous parler d'absolu ou d'aphrodisiaque ou des deux? Ça revient peut-être au même après tout. On a l'absolu qu'on peut... [rires]

Savez-vous, messieurs, dames, que les mollusques britanniques sont stressés, et que leur ardeur reproductrice s'en ressent? Êtes-vous au courant de ce qu'on a trouvé pour stimuler leur sexualité? Je vous le donne en mille : de la vodka Absolut? Non! Du Viagra? Non plus! Du sirop d'érable? Encore moins!… Du Prozac! Paraît-il que tous les mollusques testés ont vu leur puissance sexuelle décuplée, affirme le biologiste Peter Fong. Bizarre, j’aurais cru que ça donnait plutôt l'effet opposé. C'est terrible comme il y a des contradictions à n'en plus finir avec tout...

Vous ne connaissez probablement pas, personnellement, Tony et Pina, alors sachez que ce sont des gens qui fabriquent des produits de beauté et qui en font la mise en marché. Ils ont conçu un rouge à lèvres qui contient de la lavande, de la bergamote, de l'eau de rose et du millepertuis (en anglais St. John’s Wort). Le millepertuis est une plante qui, apparemment, serait aussi efficace que le Prozac dans bien des cas. Par contre, certains vont dire : " Moi, cela me porte à dormir davantage ". En tout cas, ils ont mis un peu de tout ça dans leur rouge à lèvres. Avec le résultat, que ça va peut-être nous rendre plus heureux, mais pas nécessairement à cause de la bergamote et de l'eau de rose.

D'après:

Shute, Nancy;
Courrier internationnal,
no 392, du 6 au 13 mai 1998

Les médicaments et leurs effets secondaires

Les médicaments peuvent être mortels, et beaucoup plus souvent qu'on le pense. C'est tiré d'un article du U.S. News and World Report qui reprend une information du " JAMA " (Journal of the American Medical Association). On nous informe qu’aux États-Unis, les effets secondaires des médicaments sont plus mortels que les accidents de la route. 39 études réalisées sur 30 ans - c’est un bruit de pavé dans la mare.

" Les effets secondaires indésirables constitueraient la quatrième cause de mortalité aux États-Unis, juste derrière les maladies cardio-vasculaires, le cancer, les attaques d'apoplexie. "

Tous les médicaments ont le pouvoir de soigner et de rendre malade. Les docteurs qui les prescrivent le savent bien. Mais les chercheurs eux-mêmes ont été surpris par l'ampleur du phénomène : les effets secondaires indésirables provoqueraient aux États-Unis entre 76 000 et 147 000 décès par an, sans compter les quelque 2,2 millions de cas non mortels, ayant entraîné des troubles graves. " Nous avons été effarés ", avoue Bruce Pomeraz, chercheur à l'Université de Toronto et coauteur de cet article.

" Les chiffres sont d'autant plus inquiétants que les chercheurs ont exclu les cas où les produits avaient été mal prescrits ou mal utilisés. L'origine de la prescription n'est pas en cause " précise monsieur Pomeraz. " En fait, ce n'est pas une question de qualité de soins. "

" Les effets secondaires indésirables entrent dans deux grandes catégories : l'excès d'efficacité - quand, par exemple, un hypotenseur fait trop baisser la tension - et les réactions imprévues par méconnaissance des mécanismes d'action du produit : atteintes hépatiques provoquées par l'acétaminophène (paracétamol) par exemple. " De plus, un décès pourrait être enregistré comme une insuffisance rénale, alors qu’il serait dû à un effet secondaire responsable d'une insuffisance rénale.

Dans certaines des études considérées par JAMA cependant, un chercheur était présent et enregistrait les informations au moment du décès. " Bien qu'ils soient tenus de tout signaler à la Food and Drug Administration (FDA), la plupart des médecins, déjà submergés de paperasserie, négligent cet aspect de leur travail. En 1994, la FDA n'a ainsi été informée que de 3 500 décès dus à des effets indésirables ".

On explique ça par le fait que les médecins sont "courtisés par les laboratoires pharmaceutiques dès leur entrée à l'école de médecine", et que le public est conditionné à demander des pilules. "L'exemple classique concerne les prescriptions d'antibiotiques pour traiter la grippe, alors qu'ils n’ont aucun effet sur les infections virales ".

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D'après:

Le nouvel Observateur
no 1752, du 4 au 10 juin 1998.

Conscience animale


Depuis près de deux ans, un très grand nombre d'articles de magazines portent sur des recherches effectuées avec des animaux pour démontrer qu’ils ont, eux aussi, une conscience.

" Les découvertes récentes de la psychologie animale montrent que la pensée n'est pas le propre de l'homme. " À certains moments, on découvre que les corbeaux peuvent compter ou que les chimpanzés peuvent apprendre le langage des signes. Encore plus troublant (pour les humains en tout cas...), c’est ce qui est en train de se produire pour les générations qui suivent car les mères chimpanzés apprennent à leurs petits à utiliser les mêmes signes.

Descartes qui a dit : " L’animal est une machine " est vraiment dépassé. Avec en plus son " Je pense donc je suis ". Une chance qu’il a dit des choses plus intelligentes que ces deux maximes populaires.

" Étant privé de langage, l'animal était supposé être incapable de penser ou d'éprouver des émotions. " Alors là, les animaux, c'est réglé! On sait que les animaux éprouvent des émotions, même que les émotions que nous éprouvons s'assortissent à notre propre animalité. Ce qui serait plus le propre de l'humain, ce serait non pas les émotions, mais les sentiments c'est-à-dire l'interprétation des situations.

On y croit de plus en plus. On met fin à des tas d'expériences qui sont totalement inutiles sur des animaux. Certaines peuvent vraiment être scientifiques mais, au fond, si nous ne sommes pas des crapauds, si nous ne sommes pas des chiens, pourquoi utiliser des crapauds ou des chiens pour faire des expériences?

Pour le naturaliste Donald Griffin,  " les simples capacités d'imitation semblent impliquer une sorte de conscience : imiter, c'est reproduire un acte nouveau ou improbable, pour lequel n'existe aucune tendance instinctive. "  Les dauphins, par exemple, imitent les phoques et les tortues de mer qu’ils côtoient; ils singent les plongeurs en train de balayer les parois de l'aquarium et produisent des bulles semblables à celles qui s’échappent des scaphandres. Et qu'en est-il de l'oiseau-lyre, en Australie, capable de reproduire à la perfection le bruit d'une scie? " Que se passe-t-il dans sa tête quand il prépare sa performance? " se demande le biologiste Derek Denton. " Peut-être, fondamentalement, la même chose que lorsque Joan Sutherland répète un opéra... "

"Le fameux "instinct" ne suffit pas à expliquer que certains animaux soient capables d'inventer, d'apprendre ou de transmettre un savoir. Le pic épeiche peut apprendre à caler une noix dans un coin de rocher pour la casser plus facilement. On sait également que les castors, obligés de réparer un barrage, trouvent des solutions inédites. En Angleterre, en 1920, une mésange bleue a réussi à ouvrir une bouteille de lait. Quelques semaines plus tard, toutes les mésanges bleues du pays possédaient ce savoir-faire ". Au point qu’il a fallu modifier le col des pintes de lait...

" Chez les mollusques, la palme de l'intelligence est remportée haut la tentacule par les céphalopodes. Calmars, seiches et autres pieuvres sont dotés d'un cerveau complexe. Celui du poulpe comprend au moins 500 millions de neurones. Dotés d'organes sensoriels très perfectionnés, les céphalopodes appréhendent leur environnement grâce à des informations fournies par leurs yeux et les multiples ventouses de leurs bras. Ainsi, la pieuvre est capable d'extraire un crabe enfermé dans un bocal . " Récemment, dans une série télévisée, on montrait deux cages, côte à côte dans l'eau avec une pieuvre dans chaque cage. Une des pieuvres avait préalablement reçu l’entraînement pour savoir comment ouvrir un bocal contenant un crabe, mais la pieuvre d'à côté ne l'avait pas. On a laissé cette dernière s'affamer pour qu'elle ait envie d'ouvrir le bocal, mais elle n'y arrivait pas. C'est alors qu'on a glissé, dans la cage de la pieuvre entraînée, un bocal avec le crabe à l'intérieur. Elle s'est approchée du bocal, l’a maintenu avec une de ses tentacules, et d’une autre a ouvert ledit bocal. L'autre pieuvre complètement fascinée a observé cette manœuvre avec beaucoup d'attention. La novice s’est donc rendue à son bocal et aussitôt l’a saisi, a tenu le couvercle, l’a retiré et ainsi, a pu manger le crabe. Le bout le plus fascinant, c'était l'observation de la novice.

Darwin disait: " L'homme descend d'un quadrupède poilu pourvu d'une queue et d'oreilles pointues, probablement arboricole dans son mode de vie et habitant du Vieux Continent. " Il n'était pas le seul à avoir cette opinion, alors qu’il revenait d'un long voyage au cours duquel il avait fait certaines observations. Il avait remarqué que lorsque des espèces étaient isolées et que le contact était coupé avec la source de cette même espèce, elles devenaient tellement différentes que c’était en quelque sorte, une nouvelle espèce - ou une autre branche de l'espèce - qui semblait montrer de nouvelles capacités d'adaptation à des conditions différentes, etc. Ce n'est pas seulement cette observation qui l'a amené à cette conclusion, mais la pensée qu'on vient tous de la même source finalement.

La molécule, ou les premières molécules, ont donné naissance à la vie. Comment c'est arrivé, c'est une toute autre affaire... Mais à un moment donné, on sait qu’il y a eu la vie. Des bactéries qui se sont agglomérées puis se sont multipliées; des accidents, des adaptations sont survenus. Puis ensuite, les végétaux, etc. Un peu comme dans la version de la Bible, sauf que cela se passe en milliards d'années et non en journées...

De plus en plus, on prend conscience de ça, exception faite de certaines écoles américaines où l’on se dit " créationnistes ", avec la conviction que la Bible doit être respectée à la lettre.

On est en train de réaliser peu à peu que tout ce qui est vivant participe de la même source, de la même vie au fond. Peut-être même, d'après les bouddhistes, que nous participons tous de la même conscience, aussi. Alors, il faut avoir un comportement différent par rapport aux animaux.

Les animaux auront-ils une âme au XXIe siècle? J'ai lu plusieurs articles dans lesquels il est question de la possibilité que le troisième millénaire reconnaisse les droits des animaux. C'est à suivre...

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" Les privilèges qui m'ont été donnés sont presque scandaleux en regard des déshérités de l'âme et du corps qui peuplent le monde. "

Théodore Monod:
chercheur d’absolu

Le chercheur d'absolu qu’est Théodore Monod, dont on ne sait pas s'il a rendu " la barque prêtée ", est-il toujours vivant? Après tout, il est très âgé...

Pour ceux qui ne sauraient pas de qui je parle, il s’agit d’un homme de science français qui a passé une grande partie de sa vie dans le désert à cueillir des plantes, à observer des animaux et à rendre compte de tout cela. Un homme étonnant, qui a mené une vie monastique tout en étant un scientifique. " Je dois mon endurance à une vie frugale, à une dynamique naturelle puisée dans une hérédité saine. J'ai eu d'immenses privilèges, dont celui d'être éduqué par des parents très cultivés, bons, appartenant à une lignée de pasteurs protestants; (lui-même a hésité entre devenir pasteur ou se consacrer à la science) celui d'exercer le métier de ma passion, celui d'une constante soif d'apprendre, comprendre, découvrir, donner.

Je vais être appelé à passer sur l'Autre Rive. J'avoue ne pas être pressé, il me faudrait encore quelque deux cents ans pour, peut-être, épuiser ma soif de curiosité, mon désir de faire avancer la Connaissance et éclaircir ce point Alpha d'où nous sommes nés, de découvrir d'autres pays. Je ne suis pas inquiet de franchir le passage, j'en éprouve même une extrême curiosité, je me cristallise sur la question de savoir s'il y a quelque chose de l'autre côté du voile. C'est un prodigieux problème que cet Au-Delà. Mais je ne me précipite pas vers lui. Il me reste beaucoup de tâches, des travaux à terminer. Et surtout à mettre de l'ordre. Un ordre pluridirectionnel bien sûr. Enfin " la barque prêtée " était bonne. Elle ne m'a pas fait couler au fond. Les privilèges qui m'ont été donnés étaient tels, presque scandaleux, en regard des déshérités de l'âme et du corps qui peuplent le monde. J'ai toujours pu garder le droit fil d'une dimension spirituelle qui va de soi. Le bilan, ce n'est pas à moi de le faire. C'est à quelqu'un d'autre et à ceux que l'on aime ou que l'on aurait tant pu aimer."

 

MONOD, Théodore.
Le chercheur d’absolu.
Paris, le cherche midi éditeur, 1997, 176 p.

 

Il y a cette préface d'Albert Jacquard qui dit:

"Chaque jour nous entendons des appels à la croissance de la consommation, seule issue au problème du chômage. Théodore Monod nous montre que nos vrais besoins sont bien limités, que, dans le désert, la survie est assurée par une poignée de dattes, une gourde d'eau, que nous croulons sous l'accumulation de nos désirs artificiels trop vite satisfaits, et que la Terre ne peut indéfiniment supporter notre boulimie.

Chaque jour nous recevons la consigne d'être efficaces, réalistes, compétitifs. Théodore Monod nous montre que cette course aveugle, éperdue nous mène à l'abîme. Il préfère la lucidité de l'utopie qui nous fait choisir une étoile lointaine, sans doute inaccessible, mais vers laquelle on se dirige et qui guide nos choix quotidiens.

En cette période où les repères semblent avoir disparu, il nous en propose qui peuvent nous faire bifurquer vers de nouveaux horizons. Il est urgent de l'écouter. "

" J'ai appris à résister, me soustraire, et me relier en cherchant le libre royaume de la vie intérieure, dit Monod, la fascination de l'universel, la nostalgie de la totalité abandonnés aux poètes, aux artistes, aux mystiques. "

" ... Car le jour viendra - à moins que l'homme ne se suicide où une société nouvelle fera sa place au paysan, au travailleur, à l'artiste et au penseur. "

" Ma liberté m'a permis d'exprimer des idées parfois virulentes enrobées d'ironie ". Et là, il ajoute une chose extraordinaire qui était une des règles d’or de sa vie : " L'humour, avec le sommeil, favorise le bien-être humain ".

" L'éducation que j'ai reçue de ma famille pastorale fut complétée par le baptême du désert, lequel devint mon diocèse et m'aida à guérir d'un amour non partagé. J'avais vingt ans, et la douleur persista dix ans. De ce fait, ma découverte du Sahara se doubla d'une vie fortement monacale. Une phrase de Psichari m'aidait : Prends ton bâton et marche vers ta douleur, ô voyageur. "

" Le jeu des hasards infléchit le cours de l'existence. Nous croyons décider, choisir. C'est faux. On a choisi, décidé pour nous. (...) Nous souffrons d'un dépérissement de l'intelligence et d'un manque de spiritualité. L'intelligence peut être poussée dans ses retranchements, ramifiée. Cent milliards de neurones, quel capital! Beaucoup meurent au cours de l'existence, mais la plupart des gens n'en utilisent qu'une infime partie alors qu'il faut énergiquement développer les nervures de la pensée. "

 " La plupart des neurones d'Einstein ont servi pour écrire E=MC2 à la fin d'un manuscrit. Cet acquis neurologique de l'homme reste souvent en sommeil. Toutes sortes de drogues lui sont administrées : télévision, vidéothèque, informatique, sans oublier le tabac et l'alcool qui remplissent les caisses des gouvernements. "

" Un monde à la fois. Voilà qui est honnête et courageux. Il faut avancer sur ce droit fil de l'humilité. D'autres brodent sur l'avenir après la mort. Tel ce philosophe qui se représentait l'existence comme une grosse pelote de fil sans commencement ni fin. La réflexion de ce philosophe cernait la question: " Qu'as-tu fait de ton talent? " Il représentait la mort par un nœud gordien que le passage de vie à trépas dénouait ..."

Le monde passe et son désir aussi mais celui qui fait la Volonté [du cosmos] demeure à jamais. "

Accès aux versions enregistrées des émissions "Par 4 chemins" de Radio-Canada.
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