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Émission du mercredi 14 octobre 1998

Les brèves

Des anabolisants pour les enfants

Ces enfants du dopage n’ont pas trouvé seuls les clés de l’armoire à pharmacie


C’est pas mal le " bout du bout" ce que je vais vous raconter maintenant. " Une enquête de chercheurs du Massachusetts révèle que 2,7 % des jeunes sportifs prennent des anabolisants. Question : Qui les leur procure? Où commence le dopage? "

" Aux États-Unis, la réponse est peut-être à chercher dans la cour de récréation. " C'est ce que s'est dit un groupe de scientifiques qui a enquêté auprès d’un millier d’élèves de quatre écoles primaires du Massachussetts. Les résultats, publiés dans la revue américaine Pediatrics, font froid dans le dos. Je le répète : " 2,7 % des enfants interrogés reconnaissent utiliser des stéroïdes anabolisants pour améliorer leurs performances sportives. - Tenez-vous bien, ce n’est pas tout : Les plus jeunes de ces dopés, autant de filles que de garçons, ont seulement 10 ans.

" L’étude américaine est inédite. […] Une certitude : ces enfants du dopage n’ont pas trouvé seuls les clés de l’armoire à pharmacie. Un programme de stéroïdes coûte plusieurs centaines de dollars, explique l'un des chercheurs. Je connais peu de gamins de 10 ans qui possèdent une telle somme. Pour dénicher les vrais responsables - ou irresponsables [dans ce cas-là], il faut sûrement aller voir du côté des parents, des frères et des sœurs plus âgés ou encore des entraîneurs. "

De plus, cette étude établit que les stéroïdes anabolisants " peuvent sérieusement perturber la croissance, ralentir la fonction d’élimination du foie, dérégler le métabolisme du calcium puis favoriser le cancer de la prostate. " Vous rendez-vous compte? La conclusion du journaliste résume bien la situation : " Le dopage des enfants relève de la barbarie! ".

Le Titanic : l'encre coule encore

Le Titanic, de James Cameron, aura fait couler beaucoup d’encre. Vous savez que le vidéo du film est apparu maintenant. Ce sont trois millions de cassettes vidéo qui déferlent sur le marché. Et il y également un livre – parmi quelques autres sur le sujet - qui vient de paraître : Tragic Atlantic ou Les métamorphoses du Titanic, publié d’abord en anglais. On apprend que l’auteur, David Brunat, à partir de ses propres lectures, a revisité ce naufrage mythique pour comprendre en quoi il continue d’alimenter encore aujourd’hui notre imaginaire collectif. " Outre que ce bateau, explique-t-on dans Marianne (5 au 11 octobre 98), par les passagers qu’il emportait, était assez symbolique du système de classes, il était surtout réputé insubmersible, garanti contre tous les dangers de la mer. Or, le drame du Titanic, explique l'auteur, a comme rogné les ailes aux prétentions prométhéennes de l’humanité. Il a brisé sans retour le rêve insensé de domination universelle sur la nature. "

D’autres personnes ont commenté ce naufrage. Par exemple, Ernst Yünger, ce romancier essayiste allemand qui considère que : " Ce naufrage a mis en lumière les dangers de la course aux records. " En 1938, Simone Veil, la philosophe, dans un texte intitulé Désarroi de notre temps, se disait d’avis que " de cette catastrophe date notre sentiment d’insécurité ", écrit-on dans l'article. C’est intéressant d’aller récupérer tout ça, je trouve. Aujourd’hui, à son tour, David Brunat nous dit en parlant de ce célèbre naufrage qu’il y eut de " l’horreur technologique ", ce qui donne à penser " qu’il y aurait aujourd’hui l’horreur économique de nos sociétés industrialisées. " Autrement dit, il nous propose une vision du Titanic et de son naufrage comme une métaphore de la civilisation occidentale.

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La Journée internationale
de la prévention des catastrophes naturelles

 
D'après :

Un dossier du Courrier de l'UNESCO : Les catastrophes naturelles, octobre 1997.


J’aurai l’honnêteté de vous dire que j’avais oublié que nous sommes dans la décennie internationale de la prévention des catastrophes naturelles, soit de 1990 jusqu’à l’an 2000.

Ça me fait un peu sourire parce que je me demande dans quelle mesure pouvons-nous prévenir les catastrophes naturelles? Eh bien, étonnez-vous, mais il y a des façons de les prévenir, pour qu’il y ait moins de dégâts : en prenant des dispositions puis en éduquant, en informant, en prenant moins de risques... Les catastrophes naturelles, on s’en doute bien, coûtent très cher et même de plus en plus cher. Pourquoi? Parce qu’il y en a de plus en plus et lorsqu’il s’agit de tout rebâtir, cela représente des fortunes.

Devant l’accroissement des risques, les assureurs ont changé de politique


Prenez les tsunamis, par exemple – ces ondes océaniques qui sont engendrées par un choc tellurique des fonds marins 
qui se frappent ensemble et qui, le plus souvent, provoquent un séisme. Les ondes partent et enflent au fur et à mesure rasant tout sur leur passage. Sans oublier les inondations, les sécheresses, les ouragans, les cyclones, tornades et typhons... La liste se poursuit : les éruptions volcaniques, les glissements de terrain, les incendies de forêts, 100 000 gros orages dans le monde chaque année, 10 000 inondations ou fortes crues, des milliers de glissements de terrain, plus de 100 séismes destructeurs. Les incendies de forêts se comptent par dizaines, tout comme les ouragans, cyclones, typhons, tornades, éruptions volcaniques, tsunamis et sécheresses. Ouf! Ça donne à réfléchir.

Que faire devant tout ça?

Où s’arrête la fatalité et où commence le pouvoir de la volonté? Il y a une démarcation à établir. Il arrive un moment où tu te sens totalement dépassé et dans d’autres cas, grâce aux idées clés des expériences acquises, on tente d’anticiper aussi souvent que possible les risques des fléaux connus afin de parer à leurs effets les plus dévastateurs et passer à la prévention. Ce n’est pas tout de prévoir, il faut prévenir...

Un autre aspect de la situation : le monde des assurances qui ne trouve pas très facile à vivre la situation dans laquelle on se trouve ces temps-ci. Devant l’accroissement des risques, les assureurs ont changé de politique. Qu’est-ce qui a coûté le plus cher, d’après vous, de tout ce qu’on a vécu au cours des dernières années, à partir de 1990, par exemple? Eh bien c’est l’ouragan Andrew aux États-Unis : vingt milliards de dollars. Et ce n’est que le montant de la perte d’assurance, car le coût total était de trente milliards! Le Canada ne compte pas parmi les endroits où se produisent les plus grandes catastrophes; on ne se retrouve même pas dans la nomenclature des 19 plus grandes. (Dieu merci!) Après l’ouragan Andrew, vient en deuxième le tremblement de terre qui s’est produit aux États-Unis en 1994 : il représente une perte d’assurance de 12,5 milliards, lequel a en fait coûté trente milliards.

On a établi une liste des coûts par événements aussi : par exemple, on apprend que le Canada a connu des inondations, des glissements de terrain, des orages de grêle, qui ont entraîné un préjudice d’un milliard cent millions de dollars dont seulement 370 millions de dommages assurés… Puis, pour les États-Unis et le Canada ensemble, il y a eu les tempêtes hivernales, inondations, etc., dont le préjudice économique donne 750 millions de dollars et dommages assurés 370 millions. Incitation financière, bien sûr, parce que beaucoup de gens, forts de se sentir assurés contre un risque, se dispensent de prendre des précautions. Donc, on cherche à sensibiliser l’opinion.

" Avant 1987, les assureurs avaient eu une seule fois à payer pour une catastrophe naturelle un montant qui dépassait un milliard de dollars. Depuis cette date, elles ont dépassé ce montant dix-huit fois, écrit Gerhard Berz Étonnant!   Un tel alourdissement des pertes est dû à la concentration rapide et de plus en plus forte de personnes et de biens dans les villes et, souvent, sur le littoral ou dans d’autres régions exposées aux risques naturels. Cette aggravation disproportionnée des risques oblige les assureurs à changer de politique. Il fut un temps où l’on pouvait s’assurer contre n’importe quelle calamité naturelle, à condition d’y mettre le prix. Désormais, les conditions d’assurance sont beaucoup plus strictes et limitées. […] Ce repli des assureurs devrait entraîner une répartition plus équilibrée des risques entre les parties intéressées : l’assureur, le réassureur – celui qui assure les compagnies d’assurance , l’assuré et l’État. "

Prévoir, éduquer, prévenir, voilà le programme.

Cette question des risques se présente de deux points de vue : il y a celui des catastrophes naturelles et puis, il y a aussi celui des risques technologiques majeurs. Il arrive assez souvent qu’une catastrophe naturelle va entraîner des problèmes au niveau des technologies qui sont prises en défaut. On pense aux problèmes d’électricité survenus au moment du verglas puis lorsque les barrages ne suffisent plus, ce genre de choses.

 
D'après :

DENIS, Hélène. Comprendre et gérer les risques sociotechnologiques majeurs, Éditions de l’École polytechnique de Montréal, 1998.


L’an dernier, je vous ai parlé d’un ouvrage de madame Hélène Denis qui s’intitule Comprendre et gérer les risques sociotechnologiques majeurs. J’ai décidé d’y revenir en tant qu’ajout aux propos que je tenais il y a un moment sur les catastrophes naturelles. Elle fait remarquer que " La notion de risque est inhérente à l’existence humaine. […] Qu’est-ce qu’un risque sociotechnologique majeur? […] Il se distingue des risques de la vie courante, tels que traverser une rue ou conduire sa voiture. Le risque sociotechnologique majeur est lié à la technologie, de sa création à sa mise au rancart, mais avec cette particularité qu’il peut dégénérer en catastrophe et qu’il est toujours porté par des humains. […] Un risque, selon la définition généralement admise, est le résultat de probabilités et de conséquences.

" Dans le cas qui nous occupe, les probabilités sont faibles, certes, mais les conséquences possibles sont si importantes qu’il convient de maîtriser ce risque. Ce qui signifie, en définitive, comprendre le risque pour ensuite le gérer. La compréhension peut cependant être le fait de personnes qui n’ont pas à gérer le risque mais à le subir, tels les passagers d’un avion. En ce sens, le client joue aussi un rôle actif dans le risque, celui, par exemple, de faire confiance à une société aérienne. Il n’y a donc pas que cette dernière, dans notre perspective, qui doit comprendre le risque. Car la sécurité est silencieuse. "

Dans la mesure où fonctionnent les mesures de sécurité, on n’en parle pas. Hélène Denis écrit plus loin : " La sécurité ne relève pas, comme on le croit généralement, notamment lorsqu’il s’agit d’expliquer une catastrophe, de la responsabilité d’un opérateur, auteur d’une erreur humaine, mais plutôt d’une multiplicité d’acteurs sociaux. "

L'auteure illustre très bien la situation dans son ouvrage, dans lequel elle s’adresse " avant tout, spécifie-t-elle, aux spécialistes de la technologie, dans la mesure où ils démontrent que le risque technologique n’est pas uniquement technologique. " Ainsi porté par des humains, le risque technologique est nécessairement social.

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La générosité dans tous ses états…


Je vous ai parlé déjà de ce scientifique qui a passé la plus grande partie de sa vie dans le désert, Théodore Monod, qui est moins sur les lieux maintenant car il a 96 ans. Quoiqu’il arpente encore le pavé parisien avec son compère Albert Jacquard chaque fois qu’il pense qu’une cause mérite d’être défendue… On dit d’ailleurs qu’il est de tous les combats. C’est tout de même quelque chose de les voir ainsi côte à côte, Théodore Monod avec ses 96 ans, et Albert Jacquard, qui a... je ne sais plus quel âge, mais il ne fait pas jeune, mettons. [rires]

Je puise ces informations dans un article qui fait état d’une espèce de remontée de la générosité. On parle de ceux qui, par exemple, vont " squatter " pour les jeunes ou créer des écoles en Afrique, ou qui vont initier les ados à la création ou encore faire progresser les enfants, réinsérer les blessés de la vie ou aider les parents handicapés. Ce qui me ramène à la réflexion d’André Comte-Sponville sur la générosité; Comte-Sponville qui est, lui aussi, un homme de tous les débats. Il fait partie de ma liste de références favorites, vous le savez bien.

D'après :

MAILLARD, Cécile. Oui, il faut parler de ceux qui font le bien ", L'Événement du Jeudi, du 8 au 14 octobre 1998.


Je dois dire que c’est un être que je trouve très intéressant, exceptionnel même, car il est fort jeune. Sa culture, philosophique en particulier, est absolument étonnante. On lui a demandé de réfléchir sur cette valeur à la hausse, la générosité, ce qui a donné lieu à la publication d'une entrevue de Cécile Maillard dans l’Événement du Jeudi. " Oui, il faut parler de ceux qui font le Bien, dit-il. Le Bien, ce n'est rien, au sens où ça n'existe pas. " Il y a aussi le philosophe Alain qui disait : " La justice n’existe pas, c’est pourquoi il faut la faire. "

" Nous avons quitté un modèle religieux, explique Comte-Sponville, pour un modèle pratique, humain. […] Nous avons passé une partie de notre jeunesse à nous battre contre la morale, qui était supposée être répressive, castratrice, pudibonde, culpabilisatrice. " Il parle ici de sa génération, de cette vague des baby-boomers qui ont tout remis en question y compris la morale. " Ce serait tomber d’une erreur à l’autre, disait-il aussi, que de passer de l’immoralisme soixante-huitard à un panmoralisme – général qui recouvre tout –, de fin de siècle, qui voudrait que la morale réponde à toutes les questions. "


Alors, à quoi sert la morale?

" La morale répond à une question simple, celle que posait Kant : " Que dois-je faire? " La morale, c’est cette voie en nous-mêmes, héritée de notre histoire et de notre éducation et qui, devant tel ou tel désir, tout d’un coup nous dit non. Il s’agit de savoir ce qu’il faut s’interdire ou s’imposer à soi-même pour être digne de l’estime que chacun a envie de se porter à soi-même. "

" Qu’est-ce que faire le mal? lui demandait-on. Ma réponse, qui est celle de Kant, dit encore Comte-Sponville, c'est que les hommes ne font jamais le mal pour le mal, mais pour leur bien à eux. D’où sa grande formule: " Le fondement de tout mal c’est l’égoïsme  À réfléchir…  Le bien moral c’est tout ce qui vient s’opposer à l’égoïsme. Dans le meilleur des cas, l’amour, la générosité et la justice. L’amour est la vertu la plus haute mais, le plus souvent, il n’y a pas d’amour. Alors, à défaut d’aimer, agissons comme si nous aimions. C’est la définition de la générosité. "

Il rappelle plus loin que " Les hommes sont mus par ce que Freud appelle le principe de plaisir. Ce que l’on fait, c’est ce qui nous fait plaisir. […] Il y a une joie particulière à mener un combat, non pas pour la défense du cher petit moi, mais pour la défense des autres. Qu’on puisse trouver dans une action morale un certain plaisir, loin de condamner cette action morale parce qu’elle serait égoïste, permet au contraire d’accorder à la morale la place qui lui revient.  "

Il parle également du bonheur : " Il y a davantage de bonheur dans ce qu’on donne que dans ce qu’on garde. Aucun bonheur humain ne peut se passer de toute exigence morale. […] Le propre de notre société c’est que plus personne ne dit le bien avec une légitimité incontestée. "

Puis, parlant du devoir, il cite le philosophe Alain : " Le seul problème avec le devoir c’est de le faire. [rires] Ce qui nous manque, c’est la générosité, l’amour, le courage, la justice, commente Comte-Sponville. […] Il faut accepter le sérieux de l’existence. […] Il ne s’agit pas de savoir ce que j’aurais dû faire, mais ce que je dois faire maintenant. Y a-t-il une vertu de l’exemplarité? Oui. La vertu s’apprend plus par l’exemple que par les discours ou les livres. La meilleure pédagogie, en morale, c’est l’action! Je crois à l’efficacité conjointe de l’admiration et de l’horreur. Il faut donc parler de ceux qui font le bien et aussi de ceux qui font le pire, pour rappeler que chacun, dans ces domaines, a le choix. "

 

COMTE-SPONVILLE, André. Le Petit Traité des grandes vertus, Éd. PUF (les Presses universitaires de France)


L’idée m’est venue, à la suite de la lecture de cet article, de plonger dans la masse de livres que j’ai à la maison – plus de 5 000, je vous le dis en passant – et d’essayer de retrouver un de ces livres que je trouve très important : Le Petit Traité des grandes vertus de, justement, André Comte-Sponville. J’ai appris que le tirage a dépassé 230 000 copies. La philosophie se vend bien… Et ce Petit traité n’est pas une plaquette, car il s’agit d’un ouvrage de 350 pages, dans lequel il développe sa réflexion sur des vertus comme la compassion, le courage – le courage, par exemple, va de la page 59 à la page 80; il en avait des choses à dire…
 –, la justice, la miséricorde, la gratitude, l’humilité, la simplicité, etc.

"La générosité est la vertu du don "
, dit Comte-Sponville au début du chapitre consacré à ce thème. Puis, peu après, il aborde la question de la solidarité : " C’est un état de fait avant d’être un devoir; puis un état d’âme (que l’on ressent ou non) avant d’être une vertu ou plutôt une valeur. L’état de fait est bien indiqué par l’étymologie : être solidaire, c’est appartenir à un ensemble in solido, comme on le disait en latin, c’est-à-dire " pour le tout ". […] Cela n’est pas sans rapport avec la solidité, d’où vient le mot : un corps solide, c’est un corps où toutes les parties se tiennent - Ce qui, évidemment, nous amène à penser à une forme de communautarisme qui tend à reparaître ces années-ci, étant donné que l’État-providence commence à s’effriter, la communauté elle-même, c’est-à-dire la société, crée davantage de réseaux et constitue de plus en plus une communauté. Et c’est là que la solidarité a un sens, à l’intérieur de cette communauté.

Par exemple, l’auteur dit : " La solidarité est d’abord le fait d’une cohésion, d’une interdépendance, d’une communauté d’intérêts ou de destin. Être solidaires, c’est appartenir à un même ensemble, et partager en conséquence - qu’on le veuille ou pas, qu’on le sache ou pas - une même histoire. Solidarité objective, dira-t-on. Il précise que ce n’est pas tout à fait cela non plus parce que ça ne permet pas de définir parfaitement la générosité, parce que " la langue résiste, malgré l’abus qu’en font les politiques, à toute tentative de moraliser ou d’absolutiser la solidarité. Si je dis de quelqu’un : " Il est juste, il est généreux, il est courageux, il est tolérant, il est sincère et doux… ", chacun comprend que j’énonce ses vertus, qui en font un homme moralement estimable, voire admirable. Si j’ajoute : " Il est solidaire ", chacun, devant cet usage intransitif, reste surpris, et me demandera :  "Solidaire.. de qui? " Ou de quoi?

Plus loin, il aborde le thème de l’égalité, de la justice également. " Que la solidarité puisse la motiver [la générosité], la susciter, la renforcer, sans doute. Mais elle n’est vraiment généreuse qu’à la condition d’aller au-delà de l’intérêt, même bien compris et bien partagé. " Dans la solidarité, il y a tout de même parfois un intérêt commun donc la générosité suppose qu’on va au-delà de l’intérêt.

Ce qui m’a le plus excité en lisant ce chapitre qui est très généreux - je vous le dis tout de suite - c’est l’exercice de style qu’il fait à la toute fin. Un bel exercice de français qui démontre jusqu’à quel point le vocabulaire permet, et lui seul, de penser :

" Remarquons que la générosité, comme pour toutes les vertus, est plurielle, dans son contenu, comme dans les noms qu’on lui prête qui servent à la désigner. Jointe au courage, elle peut être héroïsme. Jointe à la justice, elle se fait équité. Jointe à la compassion, elle devient bienveillance. Jointe à la miséricorde, la voilà indulgence. Mais son plus beau nom est son secret, que chacun connaît : jointe à la douceur, la générosité s’appelle la bonté. "

C’est un bel exemple qu’il faut garder en tête parce que parfois les gens sont plutôt sceptiques lorsqu’on leur dit qu’on ne peut réfléchir si on ne possède pas de vocabulaire. Bref, on ne peut articuler clairement sa pensée si on n’a pas une façon de l’articuler, un moyen de connaissance, une structure, et une grammaire…

Oui, messieurs, dames!

Accès aux versions enregistrées des émissions "Par 4 chemins" de Radio-Canada.
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