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Émission du mardi 23 février 1999 |
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Victimite et mégalomanie |
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" Je souffre, donc je vaux. " Cette soif de persécution qui est une envie perverse de se distinguer, de sortir de lanonymat et, à labri de cette forteresse daffliction, den imposer à ses semblables. Un bon slogan pour tous ceux qui se font valoir par la souffrance. |
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BRUCKNER, Pascal. La tentation de linnocence, Éd. Grasset, Paris, 1995. |
" Au lieu de rivaliser dans lexcellence, lenthousiasme, hommes et femmes rivalisent dans létalage de leurs disgrâces, mettent un point dhonneur à décrire les tourments particulièrement effroyables dont ils seraient lobjet... La souffrance est lanalogue dun baptême, dun adoubement qui nous fait entrer dans lordre dune humanité supérieure, qui nous hisse au-dessus de nos semblables... ", nous dit Pascal Bruckner, philosophe, dans La Tentation de linnocence, paru chez Grasset. Cette citation est étonnante car elle fait le procès des gens qui souffrent de victimite et qui nous embêtent beaucoup. Les victimistes, cest une chose, mais il existe aussi des mégalos. Il paraît même que ces gens " dont la tête enflent " sont de plus en plus nombreux. Un phénomène expliqué par la société actuelle qui favorise la tendance à se surestimer. " Au départ, nous sommes tous un peu mégalos. Sa Majesté bébé simagine tout-puissant, une phase normale et indispensable au cours de laquelle se construit lestime de soi. Mais certains passent la mesure : ayant gardé leur illusion infantile et dailleurs encouragés par des impératifs sociaux de réussite, ils se croient toujours ' plus ' que les autres et sont impossibles à vivre. Tyranniques ou jouant les ' très ' malheureuses victimes vous voyez quil y a un lien avec la victimite , ils contraignent leur entourage à céder à tous leurs désirs. " Napoléon en était, Hitler aussi. |
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TAUBES, Isabelle. " Im just a mégalo ", Psychologies, décembre 1998 |
Dans un article de Psychologies qui sintitule " Im just a mégalo ", on mentionne également Salvador Dali, Mitterrand, Bernard Tapie mais il y en a beaucoup dautres. Je nai pas le courage de faire la liste des mégalos qui sont actuellement sur la scène publique au Québec parce quil y en a quelques-uns sur le plan de la politique, de léconomie, et puis tiens à la radio aussi peut-être? " Dans son acception la plus commune, la mégalomanie est un trait de caractère dune grande banalité, écrit Isabelle Taubes dans cet article. Cest se croire plus beau, plus intelligent, plus important, plus fort quon ne lest réellement! Qui na jamais succombé à cette illusion à un moment de son existence? Ces tendances sont issues des ambitions, légitimes, que nous nourrissons pour nous-même et de notre narcissisme qui nous pousse à nous surestimer. Elles révèlent un fantasme universellement repérable : être unique. " Ce qui au départ nest pas vilain. "Si je ne suis pas moi, qui le sera?" Mais il ne faut cependant pas exagérer. |
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Si je ne suis pas moi, qui le sera ? |
Isabelle Taubes nous apprend que Denise Lachaud, psychanalyste, est lauteure dun des rares ouvrages à envisager la mégalomanie au quotidien : La jouissance du pouvoir, paru chez Hachette en 1998. Elle fait remarquer quaujourdhui, les pères sont " démissionnaires, incapables de fixer les limites du possible et de limpossible, du permis et de linterdit " Daprès elle, cest dans lenfance que naissent les fantasmes mégalos ordinaires, fantasmes qui se développent si personne, à aucun moment et préférablement, cest au père de le faire -, na ramené lenfant jeune à sa place. " Vers quatre ans, résume Isabelle Taubes, lenfant renonce en principe à ses fantasmes de toute-puissance. Lorsquune parole paternelle pose : ' Cest moi qui suis lhomme de la maison et qui représente la loi '. Cette parole introduit lopération que les psychanalystes nomment ' castration symbolique '. [ ] Seulement, cette parole, des enfants y sont sourds : notamment ' parce que leur mère refuse que le père intervienne dans leur relation avec leur enfant, phénomène de plus en plus fréquent, assure la psychanalyste. Lenfant risque alors dêtre installé à une place qui nest pas la sienne celle du père et se voit conforter dans ses fantasmes de toute-puissance. ' " En effet, éduquer cest en partie imposer des limites. Mais comme cette forme dautorité paraît dépérir à notre époque, ce nest pas surprenant que de plus en plus de mégalos vont nous empoisonner lexistence avec leur ego gonflé comme une montgolfière. [rires] " Alors, où se situe la frontière entre la mégalomanie normale et la pathologie? ' Lorsquil y a coupure franche davec le réel, explique Denise Lachaud, ou que lon constate un mépris radical de ce que peut penser ou éprouver le prochain. Et surtout, lorsquon observe des désirs de destruction de lautre ou de soi-même. ' " Cest là que ça devient pathologique. |
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Lactuelle crise de civilisation :
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DESJARDINS, Pierre. |
" La masse grandissante de chômeurs est le symbole vivant du dysfonctionnement de notre système économico-social actuel. Disons-le bien haut : cette malheureuse mise en scène où lon culpabilise ou rabaisse volontairement le chômeur isolé dans sa détresse, nest quun écran de fumée pour nous empêcher de voir le désastre social qui, sous peu, si on ne fait rien, nous englobera tous. Brandissant sans cesse lespoir de jours meilleurs, le système économique camoufle la situation réelle. " Je tire cette opinion dun ouvrage tout à fait surprenant qui sintitule On achève bien les chevaux. Lauteur Pierre Desjardins est professeur de philosophie et de philosophie de lart au Collège Montmorency. Soit dit en passant, ce livre na aucun lien avec le film américain qui porte le même titre. Desjardins fait plutôt référence aux paroles de Wassily Léontief, Prix Nobel de léconomie en 1983 : " De la même façon quau début du siècle on remplaça les chevaux par des machines, au prochain siècle lhomme verra son rôle diminuer au profit de machines de plus en raffinées. " À qui profite le travail de la machine? Quelles sont les solutions possibles? " Il faut dabord, je pense, dit Pierre Desjardins, renoncer à lidée que lhumain pourra continuer à vendre sa force de travail comme ce fut le cas jusquà maintenant avec le capitalisme classique. À partir du moment où lon peut produire sans avoir recours à la force du travail humain, celui-ci perd sa valeur marchande et devient caduque. [ ] Nous sommes à laube de la troisième révolution industrielle et, normalement, nous devrions tous profiter des bienfaits des gains de productivité que procurent lordinateur et toutes les nouvelles technologies. Il est anormal que présentement seules quelques personnes privilégiées profitent véritablement des progrès de la technique hi-tech. " À chaque fois que je soulève cette question, et je lai fait à plusieurs reprises parce quelle mobsède beaucoup, je suis frappé de voir quil existe des gens à la tête extrêmement dure qui ne saperçoivent pas dune absence évidente de logique. Si on dit que le travail de la machine ne sert finalement quune poignée de gens et quon nen donne pas le fruit à dautres que ceux qui ont réussi à exercer un contrôle sur léconomie, au bout du compte, qui va acheter les produits? Cest cela qui me dérange mais eux, ça ne semble pas les affecter du tout. Quand même il y aurait un jour 85 % de la population dans la pauvreté, on va continuer à produire des Cadillacs, des Rolls-Royces, des Bentleys, etc. Pour les vendre à qui? Aux extraterrestres? Il fallait que je le dise je trouve que cest dune bêtise consommée. Récemment, un spécialiste observait la réaction négative de la Bourse à la création demplois. " Lorsque les analystes annoncèrent en mars 1996 la création de 705 000 emplois aux États-Unis, un chiffre record, lindice Dow Jones de Wall Street chuta de 3 %!, fait remarquer lauteur. En revanche, les mises à pied massives dun entreprise font habituellement monter sa cote à la Bourse. Cela est devenu une évidence. [ ] Nous devons trouver rapidement un nouveau mode de répartition des richesses et de survivance pour tous qui ne soit plus basé uniquement sur lemploi et le travail rémunéré. Nous aurions tort de croire que cette situation nest que transitoire. Au contraire, la tendance à la suppression demplois est irréversible et elle se maintiendra car elle est intimement liée à la mutation des normes de productivité. " Et ce seront les jeunes qui seront évidemment les plus durement touchés, cela va sans dire Cet ouvrage est une véritable mosaïque dinformations diverses sur la question, je vous ai préparé un petit montage tripatif parmi tout cela. " Aux États-Unis, le nombre de familles milliardaires est passé de 26 à 52 en lespace de deux ans et 0,5 % de la population contrôle 37,4 % de la totalité des actions et obligations des entreprises. [ ] En 1979, rappelle plus loin lauteur, le salaire dun directeur dentreprise était 29 fois supérieur à celui de louvrier, mais depuis les années 90, il est 93 fois supérieur ! " Il cite plus loin Lhomme mondial de Philippe Engelhard, léconomiste et philosophe : " ' Des générations entières se demandent comment elles vivront. Pour la première fois, il se trouve que de jeunes adultes nont jamais travaillé et ne disposent, pour toutes références, que de celles dun père chômeur. " Le tableau a lair bien sombre mais il correspond à la réalité. En tous les cas, une partie de louvrage de Pierre Desjardins fait le portrait lucide de cette crise que nous traversons : une véritable crise de civilisation, on ne peut en douter. La notion de travail serait-elle à redéfinir? Faut-il inventer un nouveau système économique? Bonnes questions. " À long terme, estime Desjardins, il faudra des solutions de rechange à la notion traditionnelle de travail, notion maintenant presque périmée de travail / valeur marchande. [ ] Monique Cournoyer, étudiante au doctorat en sociologie, souligne la valeur historiquement toute relative du travail et de la promotion abusive quen font nos dirigeants. [ ] ' On valorise et survalorise le travail par lemploi alors quil se raréfie sous leffet de la crise. Cest un appel à lordre par le vide. ' " Malgré tout, on continue de tenir le même discours, cest cela qui est extraordinaire. Au début des bulletins de nouvelles, on entend régulièrement : " Nous sommes en train de créer des nouveaux emplois " ; puis vers la fin, on nous dit que " telle compagnie a mis à pied 1 500 personnes. " Le ridicule ne tue pas parce que tout ce beau monde serait mort Je me dis que mes confrères et consurs qui sont obligés de tenir à la radio et à la télévision des propos comme ceux-là doivent parfois se dire : " Combien de fois ce mois-ci ai-je parlé de la création demplois, et combien de fois ces propos ont-ils été suivis de linformation quon venait de couper des emplois? " Pierre Desjardins revient sur un projet qui ne séduit pas tout le monde : le revenu minimum garanti pour les citoyens. Plusieurs personnes se sont penchées là-dessus; cest peut-être un début de solution. " Disons tout de suite que lidée nest pas nouvelle, précise-t-il. En 1967, le président américain Lyndon Johnson avait même créé une commission nationale sur la question du ' revenu garanti '. Le rapport de cette commission, formée dexperts en tous genres, parut deux ans plus tard et se montra très favorable à létablissement dun revenu garanti pour tous, ce que lon appela provisoirement à lépoque The Minimum Guaranteed Income. " Lauteur explique que tout le monde na pas la même formule pour définir cette solution : " Allocation universelle " en France, " Basic Income " en Angleterre, " Grundeinkommen " en Allemagne, etc. Dautres théoriciens, comme Alain Caillé, préféreront lexpression " Revenu de citoyenneté ", mais Desjardins, personnellement, aime mieux utiliser lexpression simple et moins ambiguë de " Revenu minimum garanti " (RMG). Jabonde dans le même sens. " Cette idée défendue par le politicologue Jean-Marc Ferry dans son livre intitulé Lallocation universelle pour un revenu de citoyenneté, se définit plus précisément comme étant un ' revenu social primaire distribué égalitairement de façon inconditionnelle ', écrit Desjardins. On peut être surpris ou scandalisé dune telle proposition que daucuns, on peut sy attendre, sempresseront vite de qualifier dencouragement à la paresse ou mieux, dutopie farfelue. Aussi, soyons clairs : le but du revenu minimum garanti ne vise pas à assurer un mode de subsistance facile ou encore moins à inviter les gens à ne plus travailler. Il sagit, tout au contraire, en les libérant de langoisse du lendemain, de leur redonner confiance en eux-mêmes et de les inciter à sengager dans des activités économiquement ou socialement utiles. Pour peu que lon se penche sérieusement sur lhypothèse du revenu minimum garanti, on se rend compte, je pense, quelle est à bien des points de vue une solution très réaliste aux maux engendrés par la mondialisation. [ ] " Ce nest pas parce que nous vivons dans un régime dit démocratique, que le développement et la prospérité pour tous sont automatiquement assurés. Le développement et la prospérité demandent plus : il faut, de la part du citoyen, un certain goût de sengager et dentreprendre. Or, je pense que, libéré de la vulnérabilité économique, le citoyen peut retrouver le goût du risque et celui dentreprendre, de même que lusage de sa créativité. " Il est question que les gens qui travaillent de moins en moins simpliquent dans " des associations à but non lucratif, dans leur quartier, ou ailleurs, dans les collectivités voisines. Plusieurs activités non mécanisables et non standardisables, telles certaines activités manuelles (artisanales ou artistiques), relationnelles (sociales ou pédagogiques), intellectuelles (culturelles ou scientifiques), sont, je crois, autant davenues propres à redonner à lindividu esseulé un nouveau sens à sa vie. uvres de charité, regroupements de loisirs, associations culturelles, clubs sociaux, services dentraide aux handicapés et aux personnes en difficulté, aux jeunes, etc. pourraient aussi faire partie de ce tableau. " Il sest tenu, en octobre 1996, à lUniversité Laval, un colloque portant sur le revenu minimum garanti. Le thème en était : " Lallocation universelle : utopie ou nécessité? " Au cours de ce colloque, Philippe Van Parijs, professeur titulaire en éthique économique et sociale de lUniversité catholique de Louvain, a présenté le premier la thèse du revenu minimum garanti. Plusieurs se sont penchés sur le sujet, dautres en ont fait la critique. Comme nous le savons tous, il ny a pas davantages sans inconvénients. Pour ma part, je trouve que cest un débat qui vaut la peine dêtre entretenu, et je dois dire que Pierre Desjardins le fait admirablement dans son ouvrage. À lire, si vous vous intéressez à cette question, avec la volonté peut-être de vous familiariser avec une solution possible, bien quimparfaite comme toutes les solutions. Comme disait Einstein : " Si ce nest pas une bonne solution daprès vous, avez-vous autre chose à proposer? " |
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Le bonheur des centenaires :
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CASTERET, Anne-Marie. " Une leçon de bonheur ", LExpress,11 février 1999. |
" ' Sur la ferme, raconte Marie-Anne, les journées étaient longues. Lété, on se levait à 4 heures et on ne se couchait que vers 11 heures le soir. Cétait dur mais on rigolait tout le temps et je ne me rappelle pas avoir été jamais fatiguée. Je gagnais 9 francs et deux paires de sabots par an. ' Alfred Rayet, lui, est berger à huit ans et chef de famille à 11 ans, quand son père meurt à la suite dun accident du travail, laissant une veuve et neuf enfants : ' Tous mes frères et surs mappelaient papa. ' Il entre à la mine à 14 ans. " " Lexpression revient comme un leitmotiv chez les centenaires : ' Jai eu une enfance heu-reu-se. ' Heureux ces enfants du siècle, avec une orange à Noël, quelques sous pour la nouvelle année, des hivers glaciaux, des repas frugaux, des logis vétustes, leau dans la cour, un lit pour deux, des corvées pour tous? " Et pas de vacances pour les parents, bien sûr. " Madeleine Bernon, née en juin 1897. Elle se marie en 1919 avec un ébéniste qui mourra des suites de la Grande Guerre, en 1938 il avait dû être ' gazé ' comme on disait à lépoque. Elle entre dans les hôpitaux militaires comme secrétaire médicale. Elle travaille à Alger pendant la guerre dAlgérie. Aux racistes aujourdhui, elle répond : ' Voir mourir un Allemand, un Français ou un Arabe, cest la même chose et cest tout aussi pénible. ' " Et pourtant, tous ces gens-là étaient heureux Je me suis dit quon pourrait se consoler avec cela. Le journaliste commente : " Une appréciation trop spontanée, trop communément partagée pour nêtre due quaux enjolivements tardifs dune mémoire sélective. Heureux, alors, pourquoi? Germaine Legall le résume avec ce petit air de simple distinction dont elle ne se dépare jamais : ' Notre famille était très unie et nous navons jamais manqué de rien. ' " Ils étaient accompagnés dans la vie : quel que soit le milieu social, les enfants étaient tenus. Ce qui caractérise peut-être cette génération, cest lhomogénéité des principes éducatifs. Autre temps, autre murs. |
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