PAR...  

Émission du mercredi 17 mars 1999

Le bonheur est possible,
mais n’en parlons pas trop…

Je ne sais plus qui a suggéré qu’il faudrait créer une pilule-miracle pour oublier qu’il n’existe pas de miracle. Cette réflexion était à propos du bonheur. Peut-on apprendre le bonheur aux enfants? Existe-t-il un gène du plaisir? Je vois dans un article que l’idée selon laquelle le bonheur est accessible se répand de plus en plus. Mais comme le mentionnait le philosophe André Comte-Sponville : " Le moyen le plus sûr d’accéder au bonheur est encore de ne pas trop s’en préoccuper. "


La viande


Je voudrais vous rappeler d’abord que personnellement, je suis un genre de végétarien qui mange du poisson à l’occasion. Ce qui m’incite à vous dire cela, c’est que je vais vous parler de la viande.

D’après :

VALLES, Noëlie. "La mort à bonne distance : Qu’est-ce que la viande?", Sciences humaines, décembre 1998/janvier 1999.


J’ai trouvé un article très intéressant d’une dame qui, du reste, est l’auteure d’un ouvrage qui s’intitule : Le sang et la chair : les abattoirs des pays de l’Adour, éditions Maison des sciences de l’homme, 1987. L’article, " La mort à bonne distance : Qu’est-ce que la viande? ", est paru dans une récente édition de Sciences humaines. Il porte justement sur la viande et sur le fait qu’il faut absolument faire en sorte que la viande soit distincte et éloignée de la notion de cadavre. Autrement dit, on fait subir à la viande des transformations telles qu’on fait disparaître l’animal : la viande n’a donc plus l’air d’être animale.

" L’art du boucher achève d’effacer l’animal dans la viande. Ill peut aller jusqu’à la déguiser en végétal ", écrit-on. Vous avez déjà vu ça : les têtes de veau avec du persil dans les oreilles et une pomme dans la bouche… Quand on les décore, ils ont moins l’air d’être ce qu’ils sont : des cadavres. L’auteure, Noëlie Valles, raconte : " Un abattoir industriel est partagé entre un secteur ' propre ' et un secteur ' souillé ' Ce dernier est celui où entre les animaux vivants, où circulent les bétaillères, ainsi que les camions qui emportent les déchets vers les établissements d’équarrissage. C’est donc le secteur de l’organique actif, vif ou mort, matière première aux rebuts de l’abattage. Le secteur ' propre ' est au contraire celui de l’organique stabilisé par le froid, au point de départ de la fameuse ' chaîne du froid '. Les camions réfrigérés des grossistes y viennent prendre livraison des carcasses stockées dans les salles de réfrigération. Entre les deux secteurs, le hall d’abattage est l’espace ou l’animal est transformé en carcasse. "

On s’arrange aussi pour être plusieurs, " il faut deux ou trois hommes pour qu’aucun ne tue, chacun pouvant se défausser sur l’autre de la responsabilité du geste fatal " : un va immobiliser la bête, un autre va l’insensibiliser, un autre va donner le coup de masse dans le front, un autre va la saigner. Ensuite, un autre découpe la bête, sans avoir vu les opérateurs précédentes. Tant et si bien qu’il faut être plusieurs pour tuer (ou ne pas tuer). C’est drôle de voir jusqu’à quel point il existe un malaise face à la viande et à quel point c’est un propos qui est déplaisant. Elle distingue également les zoophages des sarcophages : les zoophages sont des mangeurs d’animaux, alors que les sarcophages sont des mangeurs de chair, " mangeurs d’une substance aussi désanimalisée que possible ". Elle le dit bien : " Si l’homme est bien le seul vivant cuisinier, la cuisine ne peut pas être absente de l’anthropologie. "

L’auteure explique par ailleurs que la boucherie n’a pas seulement pour rôle de tuer les bêtes mais de les transformer en aliments, au beau sens du terme. " Ce qui permet de comprendre pourquoi certains animaux sont exclus de nos menus : la consommation de ceux qui sont semblables à l’homme, métaphoriquement ou métonymiquement, serait elle-même assimilée à l’anthropophagie. De fait, nous ne consommons pas les animaux familiers, qui sont ' de la famille ' – les chiens, les chats, par exemple). -; et nous ne consommons pas non plus les carnivores ou charognards, suspects d’avoir pu incorporer de la chair humaine, de sorte qu’en les mangeant, nous incorporerions à notre tour de la chair humaine. Il est à cet égard remarquable que lorsque nous consommons des omnivores naturels, tels que le porc, nous les avons d’abord nourris exclusivement de végétaux. On comprend mieux ainsi pourquoi il est si important de savoir ce qu’a mangé ce qu’on mange, et pourquoi, par exemple, la presse a pu récemment parler avec tant d’effroi de ' vaches carnivores ' – ces vaches auxquelles on faisait manger des restes de mouton, ce qui a provoqué la maladie de la vache folle – ou même ' cannibales '. En un mot, les diverses attitudes à l’égard du régime carné et de la mort des bêtes peuvent s’analyser comme autant de variations dans les définitions, tacites ou explicites, du semblable et du différent. "

L’important de tout ce qu’elle raconte ici c’est que l’homme tend à entretenir, par rapport à la viande qu’il consomme, une bonne distance. On mange " spécialement les chairs animales à bonne distance : ni trop loin, ni trop près. "

Retour au début-

L’enfer du syndrome prémenstruel


Ah, la vie de couple! Une femme dit à une autre : " Une journée inoubliable, je te dis. Luc m’a mitonné un souper exquis et a ensuite fait la vaisselle. C’est alors que je me suis réveillée… "


Si vous écoutez ce que j’ai à vous dire maintenant, vous allez comprendre pourquoi cette question du SPM, le syndrome prémenstruel, m’intéresse tellement. Cet état qui empoisonne la vie de quatre femmes sur dix. 40 %, c’est certainement une bonne raison d’en parler. On dit que la cause exacte de ce syndrome n’est pas connue, mais on en reconnaît cependant l’origine hormonale. Il est par ailleurs associé à 200 symptômes physiques ou psychologiques différents : prise de poids, irritabilité, ballonnement, tristesse, anxiété, dépression. Ces symptômes apparaissent après l’ovulation, et disparaissent comme par enchantement dès l’apparition des règles.
D’après :

FIORE, Francine. " SPM : le cycle infernal ", Sélection du Reader’s Digest, février 1999.


Qu’est-ce qui fait qu’une femme se transforme tout à coup en Madame Hyde? Pour certaines femmes, les deux semaines qui précèdent les règles sont un enfer : elles deviennent irritables, s’emportent pour un rien, perdent la boule. " Je suis très calme de nature, affirmait cette femme de 40 ans dans un article récent du Reader’s Digest Sélection. Mais une semaine environ avant mes menstruations, je devenais nerveuse, impatiente, agressive. Je n’aimais plus mon mari. Je me demandais ce que je faisais avec lui. Je ne pouvais plus supporter mes collègues de travail non plus. " Dans cet article de Francine Fiore, on fait quand même bien le tour de la question. À l’Université Laval, quelques chercheurs s’en occupent ; à l’Université McGill, une recherche se fait également. Le docteur Pierre Tessier, psychiatre à l’Hôpital d’Ottawa est coauteur du livre Le syndrome prémenstruel : mythe pour les uns? Réalité pour les autres!, paru aux éditions Louise Courteau. Selon lui, " tous les symptômes deviennent plus intenses. Par exemple, les femmes souffrant de dépression se sentiront encore plus mal à l’approche des menstruations. " " À son avis, écrit Francine Fiore dans cet article du Reader’s Digest, il faut être très vigilant, car un SPM peut cacher autre chose, et seul un diagnostic différentiel permettra d’éliminer un problème thyroïdien, l’anémie, la dépression, l’anxiété ou tout autre trouble. "

Quelqu’une un jour me disait : " Les femmes ont bien le droit de se comporter trois ou quatre jours par mois comme les hommes se comportent tout au long de l’année! " On dit aussi que si les hommes en souffraient, il y a bien longtemps qu’on aurait trouvé des remèdes...

Que faire? Corriger son régime alimentaire. En encadré de l’article, on peut lire ceci : " Consommer moins de sucre, de sel, de viandes rouges, de produits laitiers, de chocolat, de tabac, de café, de thé et d’alcool. Manger plus de poisson, de poulet, de glucides (pâtes, pommes de terre), de légumes (verts de préférence), de céréales complètes. " On note que ces suggestions sont tirées de La santé des femmes, éditions Edisem. Mais je note que c’est à peu près le même régime alimentaire que celui suggéré dans les situations de grand stress. Ensuite, on peut recourir aux antidépresseurs ou aux anti-inflammatoires, à la vitamine B6, à l’huile d’onagre et à certains extraits de Fleurs du Dr. Bach, tels que moutarde, grenadier et impatience, soulageraient les effets du SPM.

Une étude qui a été faite par l’Université de Dallas au Texas a mis en évidence que les femmes qui souffraient beaucoup du SPM avaient dans l’ensemble une meilleure mémoire et qu’elles étaient plus attentives à l’environnement. On se console comme on peut, non?

" ' Il semble qu’il existerait une sorte de déséquilibre hormonal, explique le Docteur Céline Bouchard. On pense surtout aux oestrogènes dont le taux diminue à l’approche de la ménopause. ' […] Pour la grande majorité des femmes, une nette amélioration survient dès qu’elles ont été rassurées par le diagnostic et qu’elles ont compris ce qui leur arrivait. " Piètre consolation, il me semble mais c’est toujours ça. Par ailleurs, si le SPM apparaît en général vers 20 ans et culmine entre 30 et 50 ans, il ne dure qu’un temps, et commence à disparaître à la ménopause.

Je trouve que les recherches ne vont pas très vite dans ce domaine. Les femmes représentent 51 % environ de la population mondiale : il faudrait bien s’en occuper. D’autre part, je voulais vous rappeler que pour soulager la Reine Victoria qui souffrait de ses douleurs prémenstruelles, son médecin lui avait recommandé de prendre de la cannabis.

Dans à peu près tous les articles qu’on peut lire sur le SPM, lorsqu’on fait appel à des témoignages de femmes, elles vont dire : Je ne suis pas moi-même pendant ces jours-là, j’accepte plus difficilement les autres... De m’être attardé à plusieurs reprises sur la question pour comprendre ce phénomène, l’effet particulier de ce syndrome, m’a beaucoup aidé à saisir un point très important de l’enseignement bouddhiste, qu’on retrouve dans le védantisme et dans l’enseignement pérenne. On dit : " Le ' Je suis à l’intérieur de moi ' est indépendant du reste de ce moi. Je ne suis pas mes émotions. Quand je suis en colère, ce n’est pas moi. Je suis la conscience d’être qui se trouve au-delà de tout ça. " Et quand on entend ce : " Je ne suis pas moi-même " chez une femme aux prises avec un syndrome prémenstruel, je me demande, moi : Quand suis-je vraiment moi-même? À quel moment suis-je moi? Le sommes-nous jamais?

L’ego étant instable, non permanent, il fait partie de l’illusion, de ce qui n’est pas. Lorsqu’on ne se sent plus soi-même, comme dans le cas du syndrome prémenstruel, c’est que la situation est poussée à l’extrême. Reviens vers le centre et à quel moment dirais-tu que tu es toi-même par rapport au fait que tu ne te sens pas toi-même lorsque tu es très irrité.

Il y a donc cette idée d’un centre qui est en fait le seul lieu où l’on est vraiment soi-même, et la périphérie qui est commandée par les circonstances, les sécrétions hormonales, les situations de stress, etc. Quand on est très avancé dans cette périphérie et qu’on en est conscient, on s’aperçoit qu’on n’est pas soi-même. Pour être soi-même, finalement, il convient de retourner vers le centre, s’éloigner de cette irritabilité-là. Des symptômes reliés au SPM, il y en a 200 dans la liste. Mais lorsqu’on parle d’anxiété, de stress, d’irritabilité, d’insomnie, etc., ce n’est pas essentiellement spécifique au syndrome prémenstruel. Si vous enlevez ces états, ce qui reste c’est le " Je suis ". En tous les cas, moi, cela m’a servi beaucoup de prendre conscience de ce phénomène.

La sagesse c’est justement de devenir l’observateur de ce qui se passe en soi car ce phénomène est nettement apparenté à un phénomène de paranoïa, le lot de tout le monde aujourd’hui. Quand suis-je sous l’effet de rien, finalement? J’entends une petite voix qui me dit : peut-être jamais de ton vivant… [rires]

Retour au début-

Les sols : une richesse qui s’épuise


Je voulais vous reparler d'Arnold Toynbee et, après avoir pris connaissance d’un article qui se penche sur l’état de nos sols au niveau planétaire, l’occasion m’a semblé tout à fait appropriée. Je me suis dit qu’il y avait des informations chez Toynbee que nous aurions intérêt à méditer. Le sol, c’est la terre qui nous nourrit, mais aussi un élément important de l’écosystème et l’équilibre climatique de la planète, car il assure maintes fonctions vitales.

D’après :

BOUKHARI, Sophie. " Sols au bord de l’épuisement ", Le Courrier de l’UNESCO, janvier 1999.


Un article, paru dans Le Courrier de l’Unesco en janvier 1999, fait mention de l’épuisement des sols et d’une situation assez dramatique à ce sujet. " Comme la plupart de ses collègues, Winfried Blum, le secrétaire de l’Union internationale des sciences du sol (UISS), pense qu’il est temps d’arrêter le massacre. ' Il faut alerter l’opinion. Nous sommes en train de détruire notre base de vie. ' "

" Le diagnostic des scientifiques est quasi unanime : la dégradation des sols sous l’effet des activités humaines ne cesse de s’accentuer dans le monde, écrit Sophie Boukhari. Les sols sont des milieux vivants et fragiles qui abritent d’intenses échanges biologiques physico-chimiques. Ils se dégradent quand l’érosion entraîne plus de terre et de matière vers les rivières ou les mers que ce que la nature produit. Les sols s’épuisent aussi lorsqu’ils n’ont pas la possibilité de se régénérer naturellement ou grâce à des apports externes, de fumier par exemple. Sur le plan mondial, une superficie équivalente à celle du Royaume-Uni, soit plus de 200 000 km2, s’érode chaque année. ' Mais l’érosion n’est pas le problème principal ', souligne l’ancien président de l’UISS. Il souligne la gravité des phénomènes de tassement des sols, qui modifient leur activité biologique et la circulation de l’eau.

" De manière plus générale, le bilan de la dégradation des sols dressé par l’International Soil Reference and Information Center (ISRIC), basé aux Pays-Bas, n’est guère rassurant : le phénomène touche actuellement plus de 20 millions de km2. Au moins 12 millions, soit une superficie supérieure à celle de la Chine, se sont dégradés sous l’effet des activités humaines depuis 50 ans, estime la FAO. Le surpâturage en aurait endommagé 6,8 millions et la déforestation près de 6 millions. Ces deux phénomènes entraînent un appauvrissement du sol en le privant notamment de la matière organique que lui apportait le couvert végétal et en supprimant les obstacles à l’érosion.

" Par ailleurs, la mauvaise gestion agricole aussi a malmené 5,5 millions de km2 et la collecte de bois de feu 1,4 million. Quant aux villes et à l’industrie, elles se sont étendues au détriment de plusieurs centaines de milliers de km2 de bons sols. Aux États-Unis, 30 000 km2 de terre agricole ont été perdus entre 1967 et 1975 du fait de l’urbanisation, de la construction de routes et d’exploitation minière. " À ce sombre portrait que résume l’auteure de l’article, c’est un avenir encore plus sombre qui s’annonce : " Au rythme actuel de la dégradation, prévient la FAO, 2,5 millions de km2 de terres cultivables devraient devenir improductif d’ici 2050. "

Nous n’abordons pas volontiers la question de l’épuisement du sol pour la raison que ce n’est pas ce qui augmente beaucoup les cotes d’écoute, j’aurai l’honnêteté de vous le dire. Mais il faut bien le faire parfois si l’on veut trouver des solutions pour améliorer la situation. On est très en retard ici comme ailleurs, et nous devrions prendre des moyens plus vigoureux pour régler les problèmes de pollution.

qu’est-ce qu’un sol?

" Le sol est l’épiderme, la couche superficielle de la Terre, épaisse de quelques millimètres à plusieurs dizaines de mètres. Il recouvre les deux tiers des terres émergées, mais seul 22 % de ces terres sont cultivables (soit 5,5 % de la surface totale de la planète). Le sol se constitue à partir d’une roche-mère, qui s’altère et se transforme sous les effets conjugués de la vie animale et végétale, de l’eau et de l’air. ' Au départ, raconte un naturaliste français, il n’y a que de la roche; puis s’installe un lichen dessus, des animaux viennent le manger, des poussières continuent de s’accumuler. Alors, une graminée peut apparaître; qui va attaquer un peu la surface de la roche avec ses racines. Elle va fabriquer de la matière organique, qui se décomposera sur place et se mélangera aux débris de la roche. Petit à petit une petite plaque de terre va se constituer. C’est un processus très lent. ' Pour atteindre un centimètre d’épaisseur, un sol peut mettre entre 50 ans et 1000 à 2000 ans, suivant sa localisation. C’est donc une ressource difficilement renouvelable.

" Le sol est le plus méconnu des grands milieux de la planète. ' 99,9 % des gens, qu’ils soient enseignants ou décideurs, ne savent pas définir un sol ', déplore l’ancien président de l’UISS, Alain Ruellan. D’abord parce qu’il n’est pas visible. II faut faire un effort pour le regarder, se baisser, creuser des trous. Et surtout, ' le sol est identifié à la mort puisqu’on y enterre des cadavres '. Mais le sol reste l’épiderme de la Terre…

Accès aux versions enregistrées des émissions "Par 4 chemins" de Radio-Canada.

Retour au début du texte