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Émission du lundi 12 avril 1999
Rediffusée le lundi 17 avril 2000

 

Responsabilité : l’engagement qui fait la différence

 


J’ai trouvé cette citation d’un certain Matthieu Desprat et j’ai pensé vous en faire cadeau : " De toute façon, j’ai besoin d’engagement pour accomplir de grandes choses. "

D’après :

COLLECTIF,
sous la direction de VAN EERSEL, Patrice.
Le Livre de l’Essentiel 2
,
Éd. Albin Michel, Coll. " Guides Clés ", 1999.


Il faut s’engager, oui. Mais il y a engagement et engagement. Parfois, on est débordé par des engagements qui sont d’une si grande futilité! Il faut faire un bon ménage dans tout ça. Comme le disait Diogène : " Retranche tous ces engagements que tu croyais s’imposer à toi et qui sont autant de bagages qui t’entraînent au fond de la mer. "

" Seuls, nous ne serions rien et notre liberté ne vaut paradoxalement que par la responsabilité qui nous lie aux autres ", peut-on lire en introduction d’un texte paru dans le chapitre 8, " S’engager. Donner " de Le Livre de l’essentiel 2, dont nous avons récemment parlé et duquel je vais puiser quelques extraits. Cela me fait penser à la phrase de Marc Aurèle : " Nous vivons les uns pour les autres. " J’ai toujours trouvé cette phrase extraordinaire. Quand tout à coup, on se rend compte que l’on n’est pas un îlot mais qu’on fait partie d’un continent, et que les autres et soi participent à la même expérience et de la même expérience également. La responsabilité qui nous lie aux autres, donc.

" Comment faire pour que ce lien ne soit pas aliénation mais coresponsabilité? demandent les auteurs. De Sartre à Lanza del Vasto ou à Simone Weil, tous les ‘ engagés ’ se sont posés la question. La réponse intime de chacun lui en dira long sur son degré d’évolution. – S’engager, bien entendu. – […] On s’engage dans le mariage, l’armée, la résistance, un parti politique, dans un syndicat, dans les ordres, dans une organisation humanitaire, caritative, à moins qu’on ne s’engage dans une impasse, ce qui n’est pas forcément contradictoire. – Bref, se mettre soi-même au service de la collectivité, des autres. – […] Le genre humain a une histoire, un destin collectif dont aucune individualité ne peut être retranchée. On s’engage parce que l’on est soi-même concerné, aussi par sympathie, par compassion, on s’engage ensemble, pour lutter contre l’isolement, pour se rassembler autour de centres d’intérêt communs. "

" Aujourd’hui, devant les menaces du chômage, de l’injustice sociale, de la désespérance des nouvelles générations qui ont perdu les racines des valeurs que nous leur inculquons alors que nous les avons reniées, l’homme responsable ne peut rester indifférent. Le désir ou le besoin de s’engager a fait naître des milliers d’associations dans tous les domaines : social, culturel, sportif, familial, touristique… où chacun, sans être kamikaze, selon ses goûts, ses besoins, ses prédispositions, peut œuvrer pour le mieux-être des autres et de lui-même. " Et c’est souvent en œuvrant pour le mieux-être des autres, qu’on se trouve à créer des conditions qui nous sont favorables à soi-même, finalement.

" S’engager dans une cause publique est un acte politique, dans toute l’acception du terme. Cela devient dangereux si l’individu est privé de sa propre réflexion et de la possibilité d’une incessante remise en cause. C’est le cas de certaines idéologies et religions. " Autrement dit, il faut exercer une certaine vigilance pour éviter de s’engager à tort et à travers. Mais à l’inverse, il est dangereux de cataloguer trop rapidement toute communauté récente en marge des courants reconnus de façon arbitraire. Tous les abus sont à craindre dans un sens comme dans l’autre.

Dans ce texte, il est aussi question de l’honneur, car l’engagement est une occasion d’exprimer le sens de l’honneur : " L’honneur, écrit-on, était une valeur médiévale, liberté et justice sont des valeurs contemporaines. Le 21e siècle sera spirituel à condition que nous nous y engagions. "

 

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DUFRESNE, Jacques. Après l’homme, le cyborg?, Éd. Multimonde, 1999

Cyborg : portrait de l’individu du 21e siècle


Cela me fait un peu penser à cette idée que le docteur Barzack, une femme médecin qui a été ministre de la Santé, a exprimée un jour : " Les gens tendent la main et au lieu de les traiter humainement, on leur remet un formulaire à remplir. " Cela rejoint l’essentiel du sujet dont il est question dans ce propos que je vous communique, et qui est extrait d’un ouvrage tout à fait remarquable d’un homme pour lequel j’ai le plus grand respect. Il s’agit de la réflexion d’un homme d’action, penseur, philosophe, d’un intellectuel qui ne craint pas de se salir les mains – pour reprendre le titre d’un livre de Sartre, Les Mains sales –, dans laquelle on rappelle la difficulté, pour les gens de réflexion, d’entrer dans l’action sans vraiment y être.

D’après :

DUFRESNE, Jacques.
Après l’homme, le cyborg?
,

Éd. Multimonde, 1999.


Je ne sais pas si ce portrait a suffi pour que vous reconnaissiez Jacques Dufresne. L’ouvrage s’intitule Après l’homme, le cyborg? : il a été publié aux éditions Multimonde en 1999. Sa démarche vise à attirer l’attention sur le fait que nous nous éloignons du monde et de notre humanité, au fur et à mesure que nous les maîtrisons par nos techniques. Quant à Jacques Dufresne, il cherche à retrouver le chemin du sens, et des sens également.

Au début de cet ouvrage, il fait état de ces connaissances qui nous viennent par les médias, qui se sont substituées au réel. Il exprime le souhait que les médias remplissent le rôle qui est le leur : être des intermédiaires entre l’homme et le réel. À un moment, cela l’amène à préconiser un jeûne médiatique. Saviez-vous qu’il existait un jeûne médiatique? Il y a même une association américaine qui, chaque année, lance un message aux gens en leur disant : " Cette semaine, vous ne regardez pas la télévision. ". Et il paraît que cela fonctionne.

Jacques Dufresne, en somme, propose un art de vivre. " Pour que les gens aient plus d’occasions et de raisons de vivre en symbiose avec les réalités vivantes que de rechercher le salut et la santé en greffant de nouvelles prothèses sur un corps qu’ils sont déjà trop portés à considérer comme une machine. " Le cyborg dont il est fait mention dans le titre fait allusion à un être " amélioré ", " prolongé ", par les technologies de la cybernétique informatique. En principe…

Un des chapitres de son ouvrage s’intitule " Des sociétés sans aménité ". Il y écrit : " Nous avons traduit le mot care, qu’affectionne John McKnight – l’auteur de The Careless Society –, par le mot aménité. Traiter une personne avec aménité, c’est la traiter sans rudesse. Ce sont les paroles aimables, les actes plaisants qui font l’aménité. Ce mot, qui désigne aussi l’agrément d’un lieu, est fréquemment employé par les écologistes. Douceur accompagnée de grâce et de politesse, dit le Littré. "

 
  • La réalité virtuelle suggérée par les médias

" Omniprésence des médias, orgie de choix, mots flottants, formalisme, formalités! Que peuvent devenir les sociétés dans un pareil contexte? Comment, pour reprendre le mot de Marcel Aymé, les gens peuvent-ils y exprimer leur ‘ position d’homme par rapport aux autres hommes? ’. Il est de toute évidence de plus en plus difficile de le faire. Qui voudrait s’engager à réfuter le diagnostic suivant de John McKnight sur la société américaine? […] La réaction la plus courante à ce diagnostic, précise McKnight, est un appel à une réforme des institutions. Les uns réclament des programmes de qualité totale dans les administrations, les autres misent sur les nouvelles technologies, sur les autoroutes de l’information en particulier. Encore plus d’efficacité! Comment pourrait-on réagir autrement dans un contexte où les sociétés, comme vie et comme le monde, sont considérées comme des machines.

  • La puissance des institutions

" Si le diagnostic est bon, poursuit McKnight, le traitement est inapproprié… Nos institutions sont trop puissantes, trop autoritaires, trop fortes. Nos communautés, par contre, sont faibles, et elles le deviennent de plus en plus, au fur et à mesure que s’accroît le pouvoir de notre système de services. Au cœur de la vie sociale, il y a ces relations conviviales qui se manifestent sous la forme de l’aménité. C’est cette aménité conviviale qui constitue l’essence de notre rôle de citoyen. " Mais comme l’explique ensuite Dufresne, " les marques d’humanité que les hommes s’accordaient spontanément les uns aux autres ont progressivement été entraînées dans l’orbite des services professionnels. "

Jacques Dufresne fait aussi mention du livre de David Schwartz dont le titre est Who cares. Rediscovering Community, au sujet duquel il s’arrête sur l’emploi de l’expression virtual reality : il explique que Schwartz l’utilise " pour désigner une sphère d’activité ayant atteint le plus haut degré d’institutionnalisation ". " L’auteur [Schwartz], poursuit Dufresne, nous invite à faire l’hypothèse que la réalité virtuelle, l’espace mental créé par les NTIC [les nouvelles technologies de l’information], peut-être considéré comme l’aboutissement ultime du processus d’institutionnalisation, qui a commencé avec la création des premières casernes, des premiers hôpitaux, des premières écoles. "

  • Le culte de l’expertise

Ce que veut démontrer Jacques Dufresne, c’est que notre société entretient le culte de l’expertise : l’expert est partout, dans nos vies et en chacun de nous, et nous prend en charge. Mais face à ce phénomène d’automatisation, l’individu a tendance à éprouver un sentiment d’impuissance. " Le savoir scientifique et la compétence technique qui l’accompagne ont été à ce point valorisés au cours des derniers siècles que, même à l’occasion de la mort d’un proche qu’ils aiment et qu’ils connaissent depuis toujours, les gens cèdent volontiers leur place privilégiée à l’un de ces accompagnants, qui sont en réalité les nouveaux experts de la mort, explique-t-il. Leur place, notons le bien, ils la cèdent moins par froideur ou par indifférence que par le sentiment d’impuissance et d’incompétence qu’ils éprouvent, lorsqu’ils se comparent à l’accompagnant. […]  Aussi en va-t-il de même de l’amour ", affirme J. Dufresne.

Par exemple, si un pauvre gars n’arrive plus à avoir une érection, il consultera un psychologue, un sexologue ou un urologue, qui, sans doute, vont lui conseiller d’accorder un peu plus de temps à ses loisirs… Mais quels que soient les résultats des conseils qu’on lui a donnés, je vous le prédis qu’il va finir chez le philosophe! [rires]

" Le mot éducation, poursuit Jacques Dufresne, a le même effet depuis qu’il existe des sciences de l’éducation, et donc des experts en la matière; il en est de même de mots comme médecine, alimentation, où le savoir traditionnel dans un domaine donné ne vaut plus rien dès lors que, dans le même domaine, apparaissent des disciplines et des institutions spécialisées. – D’où le sentiment d’impuissance… – Il en résulte justement un sentiment de dévalorisation et d’impuissance qui, en ce moment, est peut-être la chose au monde la plus méconnue et la plus inquiétante, fait observer cet auteur.

" Quelle estime peut donc conserver de lui-même celui qui, dans ses rapports avec le monde et avec autrui, a toujours, au moment de poser un acte, si intime soit-il, le sentiment qu’il n’est pas le plus qualifié pour le poser, qu’il ferait mieux de céder la place à un expert? De toute évidence, ce sentiment de dévalorisation est particulièrement dévastateur chez les adolescents qui n’ont pas encore de profession pouvant les consoler d’avoir été disqualifiés en tant qu’être humains. " Quand je pense à l’habitant d’autrefois qui savait tout faire : s’occuper du fer, du cuir, du bois, des animaux, des champs, etc.

L’autre jour, pour surprendre un peu ma compagne, je lui ai joué le rôle de celui qui est victime de la modernité. Je vous raconte : un matin, je sors et vais m’enfermer dans la voiture. Évidemment, elle vient me rejoindre pour me demander ce que je faisais là. C’est alors que je lui réponds, le plus simplement du monde : " J’essaie de savoir quel temps il fait, alors j’écoute la radio! " [rires] C’est vrai, il ne suffit plus de regarder dehors maintenant! Je ne sais pas si c’est aussi grave que cela pour vous, mais… Toujours est-il que cela n’a pas surpris ma compagne : elle en a plutôt été inquiétée. [rires]

Bref, nos sociétés se laissent gagner par la démesure dans le recours aux experts, même si – il faut se le rappeler – la division du travail ne date pas d’hier. " Notre société, poursuit Dufresne, sans doute la plus conviviale du monde il y a un demi-siècle, tend elle aussi à cesser d’être une communauté de personnes, fortes de leurs multiples compétences en tant qu’êtres humains, pour devenir un agrégat d’individus qui s’en remettent de plus en plus à des experts comme médiateurs dans leurs rapports avec le monde et avec leurs semblables – une phrase qui résume bien sa pensée. Un tel agrégat ressemble de moins en moins à un organisme vivant et de plus en plus à une machine aux rouages complexes. Comme ces agrégats seront bientôt tous administrés par les mêmes multinationales, ils ressembleront de plus en plus aux systèmes de transport décrits par Schwartz :

‘ Dans un grand aéroport, si vous ne trouvez pas votre boisson favorite dans l’un des bars, vous ne la trouverez dans aucun autre grand aéroport, car ils sont administrés par la même compagnie et offrent les mêmes produits. Quand je constate que la location d’une voiture en Floride comporte des frais imprévus, je peux être sûr que je me serais heurté aux mêmes désagréments si, à Seattle, je m’étais adressé à la même compagnie. Le préposé si efficace ne me trompe même pas avec la rouerie typique d’un marchand de tapis! Son acte n’est pas le sien; c’est celui, totalement impersonnel, ayant fait l’objet d’une simulation par ordinateur et d’une analyse fiscale, d’un individu à qui on a appris à le poser dans un cadre rigoureux de formation. Aussi longtemps que je voyage dans le tube sans fin aéroport-avion-film en vol-location de voiture-hôtel-chaîne de restaurant, je fais l’expérience de diverses manifestations, soigneusement organisées, d’une seule et même réalité gérée ’ ", écrivait Schwartz.

 
  • La mentalité technicienne et nature humaine


Je vous ai parlé à plusieurs reprises de la résilience, cette capacité de se remettre en équilibre, lorsqu’il a été question d’enfants ayant éprouvé des difficultés importantes. Cette fois, le terme est utilisé par René Dubos, qui, entre autres écologistes et selon les termes de Dufresne, l’utilise " pour désigner la capacité qu’ont les systèmes vivants de se reconstituer, après avoir subi soit un choc violent, soit un stress continu qui semblent les avoir détruits ". Dufresne insiste sur la nécessité de miser sur la résilience des communautés, c’est-à-dire sur leurs capacités de se reprendre en main, étant donné qu’un être se montre civique, sociable, " si on ne fait pas obstacle de l’extérieur à ses tendances les plus naturelles ".

" Hippocrate, rappelle-t-il un peu plus loin, avait compris que ce n’est pas la médecine qui guérit la nature, que c’est la nature qui se guérit elle-même, aidée parfois par la médecine. De même pour les communautés : elles se constituent et se reconstituent elles-mêmes, aidées parfois par des intervenants dont le premier devoir est de ne pas nuire. Si bien que les quatre principes fondamentaux d’Hippocrate devraient devenir ceux de l’action sociale :

Premièrement, ne pas nuire;
Deuxièmement, combattre le mal par son contraire;
Troisièmement, mesure et modération;

Quatrièmement, chaque chose en son temps. "

On pourrait élaborer longtemps sur ces quatre points…

" Le premier obstacle qu’il faut lever pour permettre à la sociabilité naturelle de s’exprimer, c’est le sentiment de culpabilité associé à la parole à la fois gratuite et publique, et créatrice de sens plutôt que de richesse matérielle. En toute activité recherchée, rechercher la méthode absolument la plus efficace! Cette mentalité technicienne […] nous imprègne à ce point que le temps que nous n’employons pas à gagner du temps nous apparaît comme perdu. "

Puis, parlant de " refus du primat de l’économie " par ceux qui ne travailleraient que pour acquérir le nécessaire, il cite Fernand Dumont : " ‘ […] La culture devient laboratoire de culture. Il nous reste l’État, les partis, les enceintes des universités où des technocraties: mais nous n’avons plus de Cité – le cœur de la société, au fond. – Et c’est en vain que le praticien des sciences humaines s’efforce par ses tests, ses récits historiques ou autrement, d’instituer une condition humaine, puisque, pour ce travail, il n’est pas délégué par une communauté. ’ "

" Croyez-vous comme Aristote que l’être humain est un être naturellement sociable? demande Dufresne. Alors, si malade que puisse être votre société, vous n’avez pas à désespérer : enlevez les obstacles qui empêchent cette sociabilité de s’exprimer, et elle se manifestera d’elle-même. "

Bref, revenons à des sociétés plus humanisées!

 
  • L’Agora

" Vers le réel par le virtuel ", telle est la devise de L’encyclopédie de L’Agora, en plus d’être le thème central de ce livre de Jacques Dufresne, Après l’homme… Le cyborg? Vous savez que L’Agora, en plus d’être un magazine, est la raison sociale d’un groupe de recherches et de communications, une petite entreprise qui organise des colloques et des séminaires, et que dirige Jacques Dufresne.

Je me souviens que, en 1970, Jacques Dufresne avait fondé la revue Critères. L’encyclopédie de L’Agora, écrit-on sur la couverture arrière de son livre, est une œuvre évolutive qui a pris forme en même temps que le livre et qui en sera le prolongement. Cette œuvre est d’abord destinée au support électronique. " Vous pourrez donc en suivre le développement dans le magazine L’Agora et sur leur site, dont voici l’adresse : http://www.agora.qc.ca.

 

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Éducation :
ces garçons qui n’ont pas leur place à l’école

 

Les propos qui suivent illustrent bien la thèse de Jacques Dufresne : ils portent sur les risques que comporte le fait de grandir dans un monde qui ressemble de plus en plus à une machine, en tous les cas pour ce qui est des petits garçons, étant donné que les petites filles ont l’air de mieux s’en tirer… C’est du moins l’idée véhiculée par Martine Turenne dans " Le massacre des garçons ", un article publié L’Actualité.

D’après :

TURENNE, Martine. Le massacre des garçons ", L’Actualité,
15 avril 1999
.


Pour l’occasion, on a interrogé William Pollack, psychologue de l’École de médecine de Harvard (la
Harvard Medical School) et l’auteur d’un ouvrage intitulé Real boys : Rescuing our Sons from the Myths of Boyhood (Les vrais garçons : sauvons nos fils des mythes de la masculinité). Cet ouvrage, paru aux éditions " Random House ", est le résultat d’entrevues menées auprès de 150 jeunes Américains, de 7 à 17 ans. Selon l’interprétation de Martine Turenne, l’auteure de l’article, on y apprend que " les garçons d’aujourd’hui sont prisonniers de règles archaïques qui les empêchent d’exprimer leurs sentiments "

" ‘ Déconnectés d’eux-mêmes ’, c’est-à-dire guère en harmonie avec leurs émotions, ils vivent l’après-révolution féministe dans une société aujourd’hui hostile à des comportements qu’elle jugeait autrefois anodins. Il n’est pas étonnant que de plus en plus de jeunes soient dépressifs, voire suicidaires, décrocheurs et violents ", précise la journaliste. On réfère ici aux Américains, mais on sait, ou on peut se douter : " Beaucoup de jeunes Québécois présentent les mêmes symptômes. "

" ‘ Nous vivons dans un monde dominé par les hommes, mais certainement pas dans un monde de garçons, affirmait William Pollack dans cet entretien avec Martine Turenne. Trois enfants sur quatre avec des difficultés d’apprentissage sont des garçons : ils ont un retard de presque 13 points sur les filles en écriture et en lecture; 90 % des consommateurs de Ritalin [médicament contre l’hyperactivité] sont des garçons; leur taux de suicide est quatre fois supérieur à celui des filles. Il y a donc une crise évidente : celle du suicide, des homicides, des viols, du décrochage, de la violence. " Le psychologue américain ne mentionne pas le taxage, qui s’ajoute à la même liste, mais fait état d’une crise cachée : " celle du silence. "

" Des jeunes hommes qui semblent aller très bien ne vont pas bien du tout, explique-t-il. Ils disent : ‘ Ça va ’, mais se sentent isolés, seuls, et ont une piètre estime d’eux-mêmes. C’est le cas de la majorité de nos garçons. En fait, ils sont prisonniers du code masculin, le boy’s code. " Ce code masculin, William Pollack le définit comme " des idéaux du 19e siècle " à propos des dominateurs mâles, des " John Wayne, durs, coriaces, machos ", bref, des " masques " portés dès le plus jeune âge " pour cacher toute la gamme des sentiments "...

Pour les filles, ce ne serait pas la même chose, du fait que, si elles vivent aussi une séparation physique de leur mère, elles conservent un lien psychologique. " Inconsciemment, la société demandent aux garçons de développer une plus grande autonomie. Et une deuxième séparation, encore plus brutale, survient à l’adolescence, une des périodes les plus critiques de sa vie. Son entourage accepte qu’il s’isole, ne parle plus. " Je me demandais pourquoi les garçons avaient ce comportement. Et bien, d’après Pollack, ce serait un " legs du passé " : " La séparation prématurée était nécessaire aux siècles derniers, quand on formait les garçons pour la guerre, explique Pollack. […] La société attend autre chose des garçons que ce qu’on leur apprend à être. Le mouvement féministe a lancé un défi aux hommes. Il leur a dit d’être différents, d’exprimer leurs sentiments. Le code masculin, lui, est resté dominant. "

Le psychologue aborde ainsi la question des écoles, la fameuse question des écoles mixtes, critiquée par bien des gens ces temps-ci. " On entend souvent dire que la fréquentation d’écoles séparées est une bonne chose pour les filles, notamment parce qu’elles sont à l’abri du harcèlement et de la violence des garçons. Et que les écoles mixtes sont bonnes pour les garçons, car elle les civilisent un peu! ", affirme William Pollock. Mais il est d’avis que les écoles mixtes ne sont pas bonnes pour les garçons : " Leurs comportements turbulents, violents, ne sont pas considérés comme des résultats de l’éducation ", explique-t-il.

L’environnement y est aussi pour quelque chose dans tout cela, bien sûr. " Les écoles mixtes, affirme-t-il, sont les lieux les plus inhospitaliers du monde pour eux [les garçons]. Elles ne reconnaissent pas que les deux sexes n’apprennent pas de la même façon : les filles en écoutant et en observant, les garçons en agissant. – Intéressant comme observation – Mais dès qu’un jeune garçon est un peu turbulent dans une classe, il risque d’être classé parmi les hyperactifs ou ceux qui souffrent du ‘ trouble déficitaire d’attention ’. Et on lui administre du Ritalin. "

Autre point soulevé dans leur comportement : quand les garçons se chamaillent, ce n’est pas normal, alors que pour eux, c’est souvent leur façon de démontrer leur amitié. Finalement, c’est leur masculinité qui ne correspond plus à la norme actuelle, définie par " la manière féminine d’être empathique ". Ce sont de jeunes hommes après tout, il faut en tenir compte…

   

Accès aux versions enregistrées des émissions "Par 4 chemins" de Radio-Canada.

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