Saison
1999-2000
  Émission du jeudi 16 septembre 1999
   

Sens de la vie : les cinq étapes de la démarche spirituelle

  



" Nous sommes parcourus de frissons mystérieux et
de sombres pressentiments, mais ils nous demeurent
opaques, et très peu de personnes ont su tirer la conclusion
qui s'imposait : il est à présent question de l'âme de l'homme
depuis longtemps oubliée. "

Carl Gustav Jung

" Le temps s'enfuit, murmure la petite voix. " C’est la première phrase d’un essai dont je vais vous parler, et dans lequel on nous propose cette mise en scène. Imaginez, au départ, un de ces après-midi de week-end où l'on ne fait pas grand-chose. Tout le monde a quitté la maison, vous en profitez donc pour lire mais vous reposez votre livre, car la lecture ne parvient pas à calmer une sorte d'inquiétude. Vous partez alors vous promener mais ça ne vous apaise pas non plus.

De retour à la maison, vous vous plantez devant la fenêtre et puis vous bavardez un peu avec un ami au téléphone, pour passer le temps. Pourtant, vous attendez toute l'année ces moments de paix et de silence. Pourquoi alors est-il si difficile de vous laisser aller et d'apprécier? Finalement, vous comprenez ce qui vous trouble : c'est cette petite voix qui ne cesse de vous interpeller, qui recommence sa litanie de questions troublantes : " La vie se limite-t-elle à cela? Cette maison? Ce conjoint? Ce travail, ce train-train? Le temps s'enfuit. Une partie de ma vie est déjà derrière moi. Ne devrait-elle pas être plus heureuse, ou du moins différente, cette vie? "

D’après : CARROLL, David & MOODY, Harry.
Les chemins de l’harmonie – Trouver un sens à sa vie
, Éd. Nil, Paris, 1999.


 
  • Le questionnement existentiel

En somme, les auteurs veulent ici attirer notre attention sur le fait que, plus ou moins consciemment, on se pose des questions sur le sens de la vie. Parce que la vie ne paraît pas nous avoir apporté tout ce que nous en attendions. Cette petite voix peut même éveiller en nous des pensées rebelles. " La vie n'est-elle pas sensée s'améliorer sans cesse au fil des ans? N'ai-je pas fait ce que j'étais censé faire : aller à l'école, adhérer aux valeurs communes, travailler dur, m'acquitter de mes obligations? Aujourd'hui, vous avez peut-être 34 ans, ou 44, ou 59 ans. Et les années ne vous ont apporté ni les plaisirs que vous escomptiez, ni l’épanouissement dont vous aviez rêvé. "

George Orwell, qui a été, entre autres, l'auteur de l'ouvrage de science-fiction 1984 ne disait-il pas que : " La vie procure à la plupart des gens une dose raisonnable de joie et de plaisirs, mais au total, elle est souffrance et seuls les très jeunes ou les très fous peuvent s'imaginer autre chose. " Voie sans issue peut-être?

C’est une question que l'on se pose dans cet essai paru sous le titre The Five Stages of The Soul (" Les cinq étapes de l'âme "). Il me semble que le titre en anglais est plus significatif que le titre de la version française : Les chemins de l’Harmonie. Les deux auteurs sont : Harry Moody, un docteur en philosophie qui dirige un centre de recherche sur le vieillissement et dont les travaux font autorité depuis plusieurs années, et David Carroll, qui est l'auteur de plusieurs livres sur la spiritualité et les ressources individuelles. Leur ouvrage est une invitation à se poser des questions, pour trouver un sens à sa vie.

Au fur et à mesure que nous prenons de l'âge, nous traînons un bagage d'images et d'impressions. Puis, un jour, on commence à se poser des questions au sujet de ces images. Par exemple, lorsqu'on se rend compte qu'on n'est plus le même sur les photos, avec les années qui passent. On se demande alors : Qu'est-ce qui cause le vieillissement? Pourquoi notre corps et notre esprit changent-ils autant pendant notre vie, alors que quelque chose en nous – attention, c'est un grand piège! – demeure essentiellement identique?

  
  • L’essentielle composante spirituelle dans le Chemin

" Je découvris bientôt, écrivent ces deux auteurs, que ces étonnements métaphysiques qui, dès l'enfance, me paraissaient des problèmes essentiels, étaient plus ou moins passées sous silence par les sciences humaines. " Ils font donc la critique des sciences humaines de ce point de vue-là, pour rappeler que certains chercheurs se sont penchés sur la question. Il y a, par exemple, la théorie des transitions de Daniel Levinson, et celle du professeur Erik Erikson, etc.

" Le professeur Erik Erikson fit progresser la théorie des phases de la vie en affirmant que la formation de la personnalité profonde ne cesse pas abruptement à la fin de l'enfance ou de l'adolescence, comme le croyait Freud, mais que la structure profonde de la psyché humaine continue à évoluer tout au long de la vie. Toutes ces phases, selon Erikson, connaissent leurs conflits, leurs épreuves et leurs récompenses propres. […]

" Ce qu'Erikson et ses amis avaient oublié, estiment ces auteurs, c'était un aspect de la condition humaine qui a toujours été au cœur de toute culture depuis des temps immémoriaux : la composante spirituelle. Une théorie du développement humain qui n'intègre pas cet élément essentiel, n'est ni authentique ni complète. "

  
  • La démarche spirituelle

Avant d'exposer les cinq étapes dont il est question ici, je vais vous communiquer certaines réflexions que font ces auteurs, à partir de toute la démarche qu'ils ont effectuée précédant la découverte de ces cinq étapes et surtout le fait de s'y engager sérieusement. Quelques données de base :

  1. " Du point de vue spirituel, le but de la vie consiste à atteindre l'épanouissement de l'âme. […] Le sens et le but de la vie ne sont plus énigmatiques, mais clairs : il s'agit de trouver, de stimuler cette part plus haute de nous-mêmes. Nous appelons cette dimension supérieure : l'âme.
  2. L'importance de la spiritualité est largement méconnue dans la société moderne.
  3. C'est curieux parce que récemment, j'ai rencontré quelqu'un qui m'a fait remarquer : " Il me semble que, depuis un certain temps, l'émission a cessé de cheminer dans cette voie, dans cette interrogation de chercher les bonnes questions pour tâcher de trouver les bonnes réponses d'ordre spirituel. " Puis, tout à coup, je découvre ce livre dont le titre est : Les chemins de l'harmonie – Trouver un sens à sa vie, paru aux éditions Nil.

    Ça me paraît très important qu'on prenne conscience de cette démarche. Elle implique la nécessité de faire un effort pour se donner un peu de temps et un peu d'espace dans la vie pour se poser ce genre de questions. Mais les auteurs rappellent que ça n'a pas toujours été le cas à travers l'Histoire.

    " Jusqu'au siècle dernier, les plus grands philosophes, les scientifiques, les artistes croyaient en une intelligence divine et cherchaient à l'intégrer à leur vision du monde. La méconnaissance de l'importance des valeurs spirituelles dans la vie des hommes est le produit du scientisme contemporain, lequel refuse l'universalité et souvent la possibilité même d'états de conscience transcendants.

  4. La spiritualité nous complète. L'idée d'une quête de l'âme suppose que l'homme et la femme ordinaire sont en quelque sorte ‘ non finis ’. En ce sens, nous sommes tous des êtres humains incomplets recelant de nombreuses zones secrètes et jusqu'ici inexplorées. Ces bases obscures resteront en jachère toute notre vie à moins d'être éveillées et cultivées. […] Les êtres humains ont la possibilité d'atteindre un état de conscience qui surpasse de loin tout ce que nous connaissons et qui repousse formidablement les limites émotionnelles et intellectuelles de notre conscience quotidienne. Nous pouvons devenir de tout autres êtres que ceux que nous sommes. Cette transfiguration de l'ordinaire en extraordinaire est, selon certains, la quintessence de toute entreprise spirituelle.
  5. Le moment favorable pour l'éveil spirituel se situe généralement à l'âge adulte. " Nous avons une tendance curieuse à croire que ce sont des choses qu'on doit apprendre à l'école : tout ce qui a trait à la religion, à la spiritualité, etc. Comme si l'on prenait pour acquis que les adultes sont prêts, qu'ils sont mûrs, finis – c'est le cas de le dire [rires] – et donc qu'ils n'ont pas besoin de faire cet effort. " L'éveil de l'intérêt spirituel suppose, poursuivent ces auteurs, d'avoir traversé un certain nombre d'expériences, la naissance des enfants, la mort de parents ou d'autres êtres chers, événements après lesquels on commence à se demander si la vie offre bien les satisfactions qu'on en attend. […] Bref, le voyage spirituel qu'on aborde généralement plutôt à la maturité et au-delà n'est pas toujours lié à un âge précis. En fait, ce voyage ne devrait pas être compris comme la caractéristique d'un âge spécifique, mais comme une histoire, un modèle métaphorique […].
  6. La spiritualité se développe en suivant une série d'étapes que j'appelle les étapes spirituelles. […]
  7. L'éveil spirituel implique luttes et efforts. À la différence des fonctions physiologiques, l'activité spirituelle d'une personne ne se développe pas selon un calendrier biologique programmé. – On ne devient pas grand tout seul, autrement dit. – Notre capacité spirituelle existe sous forme de simple possibilité. Parvenir au terme des cinq étapes de son développement suppose qu'on l'encourage de façon volontaire et conséquente. […]
  8. Nous ne sommes pas tous capables de parcourir toutes les étapes – d'une part et puis, on n'est pas obligé de toutes les parcourir; on prend parfois des raccourcis.
  9. L'expérience des étapes spirituelles est différente pour chaque être. Le voyage spirituel de chacun est unique. En même temps, il existe assez de similitudes entre les différents voyages individuels pour nous permettre de parler de modèle et dégager une chronologie commune. […]
 

Les étapes spirituelles sont des étapes de l'âme.
Par ‘ spirituelles ’, j'entends que l'expérience des cinq étapes :

a) déplace notre sens de gravité existentiel du monde extérieur vers la vie interne de l'âme;

b) stimule une propension à s'abstraire des problèmes ordinaires de la vie quotidienne;

c) renforce nos dispositions vertueuses (gentillesse, générosité, altruisme, amour…);

d) élève notre niveau de conscience normal vers des ‘ sommets ’ transpersonnels et déclenche de nouvelles aptitudes extraordinaires en nous;

e) enfin, suscite un désir de rendre au monde ce que nous en avons reçu au plan spirituel et de nous consacrer au service des autres.

  

Je suis en train d'écrire dans la marge de ce texte :

" Si toutes les épreuves que vous avez traversées ne vous ont pas permis de vous ouvrir à la dimension spirituelle, elles étaient inutiles. " [rires]

  
  • Les cinq étapes du cheminement

Il y a cinq étapes nous disent ces auteurs :

  1. l'Appel;
  2. la Quête;
  3. la Lutte;
  4. la Percée;
  5. le Retour.
  

Cela rappelle un peu ce que Joseph Campbell dit à propos du cheminement du héros qu'il résume en trois étapes : le départ, le voyage avec les épreuves et les difficultés, et le retour. Mais c'est le même continuum, et ça s'appelle La Vie.

  1. " L'Appel ", c'est le chemin de Damas : " la conversion, l'injonction, la métamorphose du cœur. C’est un virage ", résument les auteurs, ce qui fait qu'on passe " de la circonférence vers le centre, de l'apparence vers la réalité, du sensible vers l'intelligible, du temps vers l'éternité… " Et cet appel ne vient pas d'une voix mystérieuse mais de soi-même.
  2. " Nous répondons à l'Appel par une Quête. Pour la plupart d'entre nous, elle peut passer par la recherche d'un guide ", ce qui n'est pas évident à trouver, mais ce peut être aussi une école de pensée, ou la religion dans laquelle on est né, également. Pourquoi pas?
  3. On donne ici d'autres exemples : " De la Kabbale aux ateliers d'interprétation des rêves en passant par le bouddhisme, les cours de mythologie et de parapsychologie, le mysticisme chrétien et l'hindouisme. Vous vous trouvez devant un foisonnement de chemins séduisants mais nous devons les explorer avec prudence. "

    Quelqu'un témoigne : " ‘ Ça m'a pris un an juste pour éliminer les groupes que je ne voulais pas fréquenter. ’ " Le début de la sagesse peut être d'identifier ce qui ne nous convient pas. " À un niveau conscient, la Quête est la recherche d'une pratique spirituelle qui nous semble adéquate pour nous. À un niveau plus profond, ce que nous recherchons est un ‘ quelque chose ’ énigmatique qu'il est difficile d'exprimer par des mots, mais dont nous sentons la présence, dehors, quelque part, à nous attendre, à nous appeler. "

  4. Il faut ensuite se lancer dans une démarche, la troisième, qui est la Lutte. L'épreuve peut être une dépression, un accident, un rappel à l'ordre en quelque sorte. " Une fois notre orientation spirituelle définie […], il est temps pour l'âme de commencer son vrai voyage. Il participe à la fois d'une dimension cosmique et d'une dimension humaine. Ceux qui l'entreprennent entrent dans la famille des héros, des textes sacrés et des mythes. – Donc, c'était une bonne idée tout à l'heure de parler de Joseph Campbell. – Comme tout chercheur abordant une quête, héros et héroïnes spirituels sont soumis à des épreuves, à des tests, à des défis tout au long du chemin.(Tiens, justement, j'ai rencontré quelqu'un hier qui me confiait : " Quand j'ai telle difficulté à traverser dans mes rapports avec les autres, ou dans le travail, je perçois cette difficulté de plus en plus comme un test. " Cela aide cette personne à mieux traverser certaines épreuves.)
  5. " Pourtant, ils [les tests] leur ressemblent beaucoup sous leurs atours modernes, déguisés en ‘ problèmes contemporains ’ : le désenchantement, la dépression, le regret, l'impatience, le laisser-aller à la futilité et au cynisme, une tendance à se scléroser dans des habitudes. Nos dragons à nous peuvent être des patrons insensibles, des amants infidèles, des enfants ingrats, des maladies qui deviennent chroniques ou nous assaillent par intermittence. Ils nous tombent dessus par l'intermédiaire de petits objets inanimés, factures trop élevées, lettres de refus, contrôle fiscal, accident (ah les accidents! Justement, mon petit-fils s'est fait attaquer par un escalier récemment. Il descendait tranquillement, puis paf!, l'escalier lui saute au visage…), tous les petits et grands malheurs que doit affronter un pèlerin moderne.

    " Bien que ces ennemis nous semblent familiers, même triviaux par moment, leurs flèches nous déchirent les flancs comme les vraies flèches déchiraient ceux des héros mythologiques, et nous éloignent de nos efforts spirituels. Pour atteindre notre but, nous devons affronter ces obstacles sans nous dérober. En ce sens la Lutte est la Voie. " Vous savez, ces dragons, ce sont vos gourous. Regardez autour de vous, ils sont là… [rires] Est-ce que vous leur avez permis d'entrer chez-moi, ces gens-là, pour écrire un livre pareil? On y trouve toutes sortes de choses que l'on connaît si bien.

  6. Quatrième étape : la Percée. " La percée survient au moment où les forces spirituelles qui se conjuguent en nous ne peuvent plus être tenues en échec. Un afflux soudain d'énergie repousse nos habitudes et nos limites habituelles et il s'ensuit une vision fulgurante ", parfois, parfois pas.
  7. Un homme de 35 ans raconte son expérience personnelle de Percée spirituelle : " ‘ Je traversais mon jardin en direction du puits. Et juste au moment où j’y arrivais, ça s'est produit : un choc, un flash lumineux et, simultanément ou juste après ce choc et cet éblouissement, le sentiment comme d'une illumination intérieure, d'une harmonie absolue avec la puissance qui est à l'origine de toute chose et habite toute chose. J'ai aussitôt cessé de résister, il n'y avait plus de raison de résister. J'étais en paix. ’ "

  8. Le Retour. L'éveil intérieur ne se présente pas toujours d'une façon aussi spectaculaire. L'enseignement Zen résume cela ainsi : " Avant l'illumination, coupe du bois, porte de l'eau. Après l'illumination, coupe du bois, porte de l'eau. "
  

   
   

Georges Ivanovitch Gurdjieff : une vie, un enseignement

D’après :
" Bribes de vie ", Question de, " Gurdjieff : textes et témoignages inédits ", N° 50, novembre-décembre 1982.

 

Moi, vous savez, je suis assez sensible aux voix qui me parlent. Pas plus tard qu'hier, j'ai entendu une petite voix qui m'a dit : " Vous devriez parler encore de Gurdjieff. " C'était celle de ma femme… [rires], qui m'apportait les livres de Gurdjieff sur ma table de travail. Comment résister?

Je puise, dans un ouvrage biographique qui lui est consacré, les informations suivantes : Georges Ivanovitch Gurdjieff est né en 1877 à Alexandropol. Son père était d'ascendance grecque, sa mère était Arménienne. " Héritier d'une tradition orale ancienne, son enfance est marquée d'innombrables récits et poèmes. […] Il est hanté par l'idée qu'il doit exister quelque part une connaissance plus ‘ réelle ’, qui réponde davantage à son besoin de trouver un sens et une finalité à l'existence humaine. "

À un moment de sa vie, il est entré dans une période dont il n'a à peu près pas parlé, si ce n'est dans son ouvrage qui s'intitule Rencontre avec des hommes remarquables, qui a donné lieu à un film très intéressant d'ailleurs, même s’il n’est pas très joyeux : c'est un très beau film qui raconte sa démarche à travers le désert de Gobi, à la rencontre de mystiques, etc. Dans ce livre où il fait allusion à cette étape de sa vie, cette expérience n'est qu'évoquée. On ne comprend pas d'ailleurs pourquoi il était si discret là-dessus. En revenant de cette démarche de 20 ans – ce qui n'est pas rien – il était un homme nouveau, en possession de ses moyens, et très instruit de la pensée orientale et aussi occidentale. Il a commencé à enseigner, entre autres, à Paris, pendant très longtemps, puis en province française et ainsi de suite. C'était un personnage étonnant.

L'école de rigueur et de lucidité, c'est ce que Gurdjieff appelait le " Travail ". C'est peut-être de là que vient l'expression travail sur soi. Mais cette appellation venait sans doute du fait que son français était loin d'être impeccable. L'un des objectifs de sa démarche se résume à devenir transparent à soi-même, à maîtriser certaines fonctions, à harmoniser les centres, à gérer le stress – mental, en particulier –, et à prendre conscience de la conscience d'être (un des moyens qu'il préconisait beaucoup).

C'était un homme de la " Quatrième voie ", d’une vision nouvelle. Du moins, c'est lui qui a nommée ainsi la voie qu'emprunte le moine, ou le yogi, etc. Le moine, qui passe par la contemplation; le fakir, qui passe par les pouvoirs. Gurdjieff concevait une autre voie : celle de " l'homme rusé ", qu'il a frayée et où il mène les gens " sans religion ". Il entend par là des gens nés dans une religion mais sans plus, comme la plupart d'entre nous, en fait… [rires] Car, selon lui, il faut une grande ruse pour échapper au traquenard dont aucune loi ni aucun culte ne nous protègent depuis l'inertie.

D’après : AMADOU, Robert. " Gurdjieff et le soufisme ", Question de, " Gurdjieff : textes et témoignages inédits ", N° 50, novembre-décembre 1982.
 

" La ruse primordiale de Gurdjieff, c'est d'avoir, en son enseignement et en sa pratique, gardé le religieux latent et manifesté le psychologique ", explique Robert Amadou dans un article de ce Question de qui lui est consacré.

Cet aspect est très intéressant parce qu'avec le recul, on se demande ce que veulent vraiment dire les enseignements religieux comme tels. En tout cas, je crois que c'est une bonne chose que certains maîtres aient décidé que l'aspect religieux serait latent et qu'on s'occuperait davantage du psychologique pour vaincre les obstacles et devenir plus transparent à soi-même.

Dans le cas de Gurdjieff, il s'agissait de suivre le conseil de sa grand-mère – je ne sais pas si vous allez avoir le sentiment d'avoir été trahi par la vie, pour ne pas avoir eu une grand-mère aussi exigeante que la sienne – qui lui avait dit avant de mourir : " Fais quelque chose que personne n'a fait ". Quel programme!

 

D’après : DE SALZMANN, Michel. " Les miettes du festin ", Question de, " Gurdjieff : textes et témoignages inédits ", N° 50, novembre-décembre 1982.


 

Il s'intéressait particulièrement à développer, chez lui-même et chez les autres, la conscience de soi. On croirait que cela nous est tout à fait naturel, mais quand on est pris dans nos activités, on laisse de côté la conscience de soi qu'il nous faut développer pour être conscient d'être. C'est l'état normal et primordial de l'être humain. " État dont l'homme moderne se trouve fort éloigné, mais qu'il devrait naturellement désirer et atteindre, nous dit Michel de Salzmann dans " Les miettes du festin ".

" Gurdjieff était impitoyable, […] pour empêcher que l'on rêvât à des possibilités plus lointaines avant d'avoir pleinement compris et servi les exigences multiples de cette phase – prendre conscience de soi. – Cette implication de travail assidu, quelquefois suspecte et irritante pour l'entourage, a pu faire dire que l'enseignement de Gurdjieff était volontariste, sans amour, humaniste, etc. "

Je lis plus loin : " Il propose au début, à l'aide de méthodes précises, d'apprendre à se connaître tel que l'on est avant de prétendre à quoi que ce soit, avant de remédier au chaos intérieur qui caractérise ‘ l'état ordinaire ’. "

Ce sont des choses très difficiles à vivre. Quand il s'agit de voir ses émotions… lorsqu'on est en colère, par exemple. Généralement, si on se voit en colère, ça s'arrête tout de suite. Si vous voulez rester en colère, vous avez intérêt à ne pas vous regarder dans un miroir parce que vous allez vous trouver ridicule, quels que soient les motifs qui vous ont mis dans cet état. C'est ainsi pour les autres désirs, les envies. Il s'agit d'observer le fonctionnement de cet être qui est soi, finalement.

" La connaissance de soi donc implique nécessairement la découverte progressive d'une dimension de l'être qui seul a le pouvoir de l'unifier, de le soumettre et de le transformer. "

Quand on arrive à voir les émotions, quand on prend conscience de tout ce qui est en surface, on sent bien qu'il y a quelque chose ou quelqu'un qui se cache derrière et, à un moment, ça devient évident. Allô! Qui est là?

" Cette émergence d'un ‘ Je ’ dans la transparence de l'être éclaire et signifie le mystère du don réciproque auquel nous appartenons."

Je me souviens qu'à 18 ans, lorsque je suis arrivé en France (c'était en 1949), on entendait beaucoup parler de Gurdjieff parce qu'il venait de mourir. Il est mort le 29 octobre 1949. C'est probablement d'ailleurs la date à laquelle j'ai commencé à travailler à la radio. Ce serait une bonne date si on voulait s'en souvenir; on pourrait déclarer que c'est celle-là… [rires] Le nom de Gurdjieff revenait dans tous les journaux. Certains le détestaient et l'appelaient " le gourou exploiteur ", alors que d'autres le vénéraient littéralement parce qu'il avait contribué à les tirer du chaos.

Une chose est certaine, Gurdjieff ne laissait personne indifférent…

  

Accès aux versions enregistrées des émissions "Par 4 chemins" de Radio-Canada.