Saison
1999-2000
Émission du mardi 12 octobre 1999
 

Six milliards… un chiffre inquiétant?

D'après :
REMY, Jacqueline.
" Le 12 octobre,
nous sommes 6 milliards "
,
L'Express,
7 octobre 1999.


Aujourd'hui, 12 octobre 1999, nous avons atteint sur cette planète le chiffre de six milliards d'habitants.

C'est ce qu'avancent certains calculs, mais des spécialistes qui s'occupent d'études démographiques vous diront que c'est une abstraction, car ça aurait aussi bien pu être hier que demain. La preuve : des journaux rapportaient officiellement, le 8 juin dernier, que nous venions d'atteindre ce même chiffre.

Tout de même, six milliards, c'est un chiffre grandiose, mais est-ce tragique et inquiétant? En tout cas, moi ça me trouble énormément parce que je ne suis pas à l'aise au milieu des foules. Surtout si j'imagine la planète fréquentée par des foules, des foules énormes. Il aura fallu 100 ans pour passer de 1 à 2 milliards d'humains, mais il n'a fallu que 13 années pour passer du 5e au 6e milliard. Ça va de plus en plus vite…

Le dernier rapport du Programme des Nations Unies pour le développement montre comment ces mutations démographiques ont été permises ou accompagnées par un mieux-être mondial. En effet, le revenu moyen par habitant a plus que triplé avec un profit intérieur brut mondial multiplié par dix au cours des 50 dernières années. Au début, on est un peu effrayé par ce chiffre de six milliards, mais quand on sera 12 milliards d'habitants sur la planète, ce sera très grave… si on se rend là.

Voir L'Équation du nénuphar

 

 

  • Le progrès relatif de la dénatalité

Entre-temps, on s'aperçoit tout de même qu'il y a eu un certain progrès, ce qui fait que le spectre des six milliards est peut-être moins menaçant aujourd'hui qu'il ne l'était dans la vision qu'on pouvait avoir de l'explosion démographique, il y a peut-être une dizaine d'années. D'autant plus que les démographes prévoient que la population devrait continuer d'augmenter à peu près au même rythme pendant une cinquantaine ou une soixantaine d'années, puis commencer ensuite à ralentir pour se stabiliser. Et qu'est-ce qui provoquera ce ralentissement puis cette stabilisation? C'est l'instruction.

On assiste déjà à la chute de la natalité dans les pays industrialisés, et à la sélection des sexes par l'avortement en Chine – bien que je ne crois pas que ce soit la chose à faire. Comme ils ont joué avec la nature, le ratio garçons/ filles en Chine n'est pas celui de l'ensemble de la planète. Ils vont éventuellement se retrouver avec un problème du fait qu'il y aura plus de garçons que de filles. Autrefois, cela donnait lieu à des guerres quand les garçons n'arrivaient plus à trouver des épouses, parce qu'ils allaient alors les chercher dans des villages voisins.

On constate également que, partout dans le monde, les campagnes se vident au profit des villes. Mexico, par exemple, qui est devenue une mégalopole de 18 millions d'habitants. " C'est à la fois merveilleux, disait à L'express un citoyen témoin de tout cela depuis des années, mais plus difficile et plus compliqué, car le moindre problème prend des proportions démesurées. " Je pense au cauchemar que représente le transport. Savez-vous combien on enregistre de véhicules sur la route par jour à Mexico? La réponse ici.

 
  • L'aspect critique de la situation démographique

Quels sont les autres facteurs? On précise qu'il y a eu une certaine discipline également chez beaucoup de gens à travers le monde, mais que ça pourrait devenir encore plus rigoureux, pour rassurer davantage ceux que cette question préoccupe. Lester Brown, directeur à Washington, du World Watch Institute souligne à ce propos que " les politiciens pensent trop rarement qu'il faut disposer de matières premières naturelles en abondance pour répondre aux besoins de la population qui augmente. Prévoir l'assainissement des eaux usées, l'élimination des déchets, […] quand on définit une politique de population.

" Ce qui rend la situation critique aujourd'hui, c'est que ces ressources manquent surtout dans les régions en voie de développement, là où la croissance démographique est la plus forte. En Chine, le débit du Fleuve Jaune diminue sans arrêt et les nappes phréatiques au nord du pays baissent d'un mètre et demi annuellement depuis une décennie ", rappelle-t-il.

Lester Brown continue d'attirer l'attention sur cette situation mais, comme vous savez, les chiffres qu'on avance sont généralement très inquiétants. " Toutes les études montrent les liens étroits entre le manque d'eau, l'érosion du sol, la diminution de la pêche, la déforestation, la croissance de la population ", etc.

 
  • Les maladies infectieuses

Il y a aussi, bien sûr, les maladies infectieuses : " Vont-elles disparaître?, s'interroge le spécialiste. Si elles disparaissent c'est un progrès, mais d'un autre côté si elles ne disparaissent pas, c'est un facteur de diminution de la population. " Donc, il y a conflit et c'est une situation bien difficile à vivre. Par exemple, on nous informe que " aujourd'hui dans le monde, six maladies infectieuses expliquent à elles seules la moitié des décès annuels dans la population âgée de moins de 45 ans ". Un fait qui m'étonne énormément.

Ce sont les maladies respiratoires aiguës, les diarrhées, la rougeole, la tuberculose, le paludisme, et le sida. " [Ces maladies] peuvent être toutes éradiquées d'ici 20 ans ", affirme le directeur exécutif de l'Organisation Mondiale de la Santé, l'épidémiologiste David Heymann. Puis il ajoute : " Bien sûr, cela coûte cher. Bien sûr aussi les pays pauvres ne s'engagent pas suffisamment. En vérité, la mortalité dans les pays pauvres n'est pas une fatalité, elle relève plutôt d'un choix politique qui dépend des seuls états. Mais dans les faits, ceux-ci préfèrent faire du curatif plutôt que du préventif […]. C'est un fantasme d'imaginer que la population du Tiers-Monde va exploser.

" Dans les pays pauvres, les femmes font beaucoup d'enfants parce qu'elles savent que nombre d'entre eux mourront en bas âge. Le jour où la population sera en meilleure santé, on assistera sûrement à une chute de la natalité ", conclut l'épidémiologiste David Heymann.

Cette situation à laquelle il faut faire face se ramène à la grande question de l'éducation et de l'information. Si les gens sont plus éduqués, le problème sera moins aigu. Et s'ils sont mieux informés et éduqués à temps, ils pourront prendre des mesures pour assouplir le passage de six milliards à sept milliards d'habitants sur la planète.

Bonne chance dans vos calculs!

 


   
 

Humanisme : c'est le mal qui ferait évoluer les hommes…

D'après :
BURNIER, Michel-Antoine
(Propos recueillis
par VAN EERSEL, Patrice).
" De l'inhumanité ",
Nouvelles Clés,
N° 23, automne 1999.

 

Je suis tombé sur un article assez inquiétant qui porte sur l'inhumanité. Il s'agit d'un entretien de Michel-Antoine Burnier avec Patrick Van Eersel, paru dans le dernier numéro de Nouvelles Clés. J'y ai fait des tas de découvertes.

L'on y apprend que l'homme, au sens où nous l'entendons, est une invention récente. " [Cet homme-là] suppose un individualisme réel, une notion de liberté, la capacité de reconnaître son semblable comme humain, un minimum d'organisation sociale à la fois structuré et relâché, pour que tout cela fonctionne. Bref, il faut les fondements de notre civilisation ", explique M.-A. Burnier, pour qu'on puisse parler de l'homme comme on en parle maintenant. Les droits de l'homme, en particulier, et tout ce qui est associé à l'humanisme, sont une vision qui exige que l'on place au centre des préoccupations des valeurs redéfinies en fonction de l'homme. C'est tout à fait neuf dans l'histoire de l'humanité, et c'est la première surprise que j'ai eu à la lecture de ce dossier.

On dit plus loin que " Les autres grandes civilisations, poursuit le politicologue, journaliste et écrivain, de l'Indus à l'Égypte des Ptolémée, de Rome à Cordoue, de la Chine à Byzance, sont parvenues au même degré de développement que la nôtre à l'époque de la Renaissance. Mais elles n'ont pas donné lieu à ce que nous appelons l'homme aujourd'hui, c'est-à-dire l'humanisme. Elles en sont restées à des conceptions autoritaires et collectives du comportement, qui ne servent ni d'invention ni de développement, puis sont entrées en décadence.

" La civilisation occidentale démarrant d'un socle commun à toutes ces grandes civilisations, a développé une forme particulière qui lui a permis d'accéder à un stade ultérieur. Toutes les autres se sont arrêtées à un moment donné; la seule qui, parvenue au même point, a rebondi sur autre chose, c'est l'Europe de la Renaissance. Ce n'est pas un phénomène national. Il est né en Italie, mais a grandi aussi en Europe du Nord, en France, à Prague, à Londres, etc. – Je dirais aussi dans les Pays-Bas, parce que je suis particulièrement intéressé par l'histoire des Pays-Bas.  – Ce que nous appelons aujourd'hui l'inhumanité est un comportement qui va contre ce courant de base qui fonde notre civilisation à partir du 16e ou du 15e siècle. " Information intéressante.

Un autre point qui a retenu mon intérêt, dans cet échange entre ces deux journalistes qui sont des gens très bien informés, c'est le fait que, dans le passé, cette préoccupation de l'humain n'existait pas. Ils vont rappeler, par exemple : " La cruauté romaine, pourtant terrible, qui ne révulse pas grand monde, en tout cas ni les moralistes ni les philosophes romains. Cicéron, ne se demande pas : ‘ Comment penser après le massacre épouvantable des esclaves insurgés dirigés par Spartacus? ’ Alors que les Occidentaux se demanderont après 1945 : ‘ Comment passer après Auschwitz? ’ Si la grandeur de la civilisation romaine est incontestable, […] elle se fonde aussi sur des massacres atroces et sur la disparition de peuples entiers.

" En Gaule, poursuit Burnier, vous avez entre un quart et même la moitié de la population massacrée en dix années de conquête – les chiffres sont abrupts : sur cinq millions de Gaulois qui vivaient à l'époque, un million de morts au minimum et un million sont déportés comme esclaves. Rome a fait disparaître des peuples entiers, par exemple les Lygiens. Des génocides au sens universel... " Mais, d'une certaine façon, tout le monde s'en foutait. Il y avait des conquérants et il y avait des conquis.

  • Le début de l'indignation humaniste

" Quand a-t-on commencé à s'indigner [de ces situations-là]? ", lui demande Patrice Van Eersel. " Grosso modo, de répondre Burnier, ce serait à partir de Montaigne. L'humanisme – comme il nous apparaît, comme il nous est acquis dans notre mentalité –, naît autour de 1500. L'un des premiers à s'indigner est sans doute Las Casas. – Las Casas était cet écrivain qui voyageait avec les conquérants et qui est revenu des Amériques en racontant de quelle façon on massacrait les Indiens. Vous savez? Les rivières rougies de sang… C'est lui qui a rapporté toutes ces informations en Europe, à propos desquelles les gens ont commencé à se dire que ce n'était pas bien du tout.

" Il est incontestable que 1000 ou 1500 ans plus tôt, il n'y avait eu aucun Plutarque, aucun Sénèque pour s'indigner et dire : ‘ C'est mal d'avoir fait disparaître le peuple lygien ’, alors que, dès la Renaissance, il se trouve des gens pour dire : ‘ Dites-donc, ce que vous faites avec les Indiens d'Amérique, ce n'est pas bien. ’ " Et c'est avec de telles préoccupations qu'on peut affirmer que cette notion de l'humanisme, de l'humanitaire est apparue dans cette civilisation. Et c'est aussi pourquoi on peut parler maintenant d'inhumanité, qui est tout ce qui n'entre pas dans le cadre de ce qu'on vient de définir maintenant.

  • L'inhumanité absolue

Devons-nous, à notre époque, être aussi fier de ce que nous sommes ouverts à l'humain, à l'humanisme, à l'humanitaire? Dans un sens, oui, certainement, mais d'un autre côté, il faut être conscient du fait que le processus s'est accéléré jusqu'au 20e siècle où se produisent deux phénomènes énormes, comme le suggère le politicologue :

1. les techniques qui permettent des massacres de masse à des échelles soudain industrielles. (On se rappellera que tout ça a commencé avec la Première Guerre mondiale qui est véritablement le début du 20e siècle.)

2. le nazisme surgit, c'est-à-dire l'inhumanité absolue.

" La référence est maintenant constante, fait remarquer Michel-Antoine Burnier : nous avons connu le mal absolu. Le stalinisme aurait d'ailleurs très bien pu jouer ce rôle; il se trouve que c'est le nazisme [rires], coup de chance pour les communistes d'hier et d'aujourd'hui. "Toujours est-il que la notion d'inhumanité apparaît seulement par opposition à la notion d'humanité et d'humanisme, d'humain, humanitaire, etc.

Dans ses propos, le politicologue précise que " le nazisme nous permet de définir a contrario l'inhumanité totale et absolue. Sa monstruosité a secoué nos morales à tel point que nous sommes en train, très lentement, très difficilement, 70 ans plus tard, de revoir notre définition de l'humain : il est apparu, en effet, que la morale humaniste classique n'a pu empêcher Auschwitz – pourtant, le peuple allemand était l'un des plus cultivés de la terre, au niveau d'instruction le plus élevé, d'une grande culture, en particulier, dans le monde des arts, de la musique, etc. C'est assez extraordinaire! –, ni les Khmers rouges, ni le Rwanda, ni le Kosovo…

" Il fallait que tout cela mûrisse ", explique-t-on ici, pour s'approcher de plus en plus du concept de droit d'ingérence préventif. Par exemple : " Si Hitler surgissait en 2033 et non en 1933, le ‘ devoir d'ingérence ’ pousserait les démocraties à attaquer l'Allemagne dès le début : empêcher Auschwitz ", explique Burnier. Mais notre vigilance est inégale sur ces questions-là, comme chacun sait.

Notre époque est riche d'exemples à ce point de vue, à partir du nazisme, du stalinisme et de tout ce qui s'en inspire, que ce soit les mouvements de gauche totalitaires ou les activités fascistes basées sur ce genre de comportement. Le personnage de l'inhumain, celui de notre époque, est très curieux. Eichmann, par exemple, apparaît comme le personnage type de l'inhumanité. Il était un supérieur nazi qui agissait à titre de comptable de la destruction humaine. Il a permis d'assister à " la jonction entre le barbare et le bureaucrate ", selon les termes de Burnier. Et pourquoi une telle inhumanité? " J'obéissais aux ordres ", disait-il…

On ne trouve pas très tôt dans la pensée humaine des préoccupations comme aimer ou protéger les faibles. Cette idée " révulsait les idéologues nazis qui y voyaient le signe d'une maladie quasiment… écologique, de faire remarquer Patrice Van Eersel : comment peut-on aimer un faible, se demandaient-ils, c'est-à-dire aimer une pathologie? "

" Les marxistes pensaient pareil! de répondre M.-A. Burnier. Ils avaient le même culte physique de la jeunesse, les mêmes démonstrations, les mêmes torses nus, les mêmes crânes rasés et les mêmes cheveux blonds. "


Michel-Antoine Burnier

" Tout ne commence que lorsque la Renaissance revivifie l’Antiquité. " Michel-Antoine Burnier

Il est question, à un moment, de la Bible qui peut inspirer le meilleur mais parfois le pire. Par exemple, on signale en passant que " les pires horreurs espagnoles de la Renaissance ont été directement justifiées par des passages bibliques. Qui saurait dire si le christianisme a sauvé plus de gens qu'il n'en a fait tuer?, se demande Burnier. Quant à moi, poursuit-il, je crois fondamentalement que la source de notre humanisme est gréco-latine. " Il explique plus loin que c'est né, en particulier, de l'arrivée et de l'importance de plus en plus grande qu'a prise une classe sociale qui est celle de la bourgeoisie.

" L'émergence de l'humanisme, c'est le bourg de la Renaissance, dit-il, c'est le bourgeois, c'est l'auto-administration (même si elle reste assez longtemps autoritaire) des gens des villes à l'écart du pouvoir spirituel, et avec un retrait relatif du pouvoir temporel. Tout d'un coup, l'espérance n'est plus le Ciel, c'est la société urbaine rationnelle – et il est remarquable que la plupart des penseurs de cette époque aient été des architectes, des urbanistes rêvant de cités idéales. "

 

L'idée s'est développée, il me semble, au cours des dernières années et davantage pour ceux qui ont connu ou participé à la découverte des horreurs de la Deuxième Guerre mondiale ou de la Première. On s'est mis à regarder l'homme comme un être dangereux qui avait des possibilités d'être d'une cruauté inégalée dans la nature. " Arrivant en poste au Kosovo, votre ami Kouchner – je rappelle qu'il est l'un des fondateurs de Médecins sans frontières, organisme humanitaire qui vient de recevoir le Prix Nobel de la Paix – disait qu'il n'avait plus du tout confiance dans l'être humain et que sa seule façon de tenir était de constamment prévoir le pire, de façon à avoir parfois une minuscule surprise positive ", fait remarquer Van Eersel.

" La découverte que l’homme est sans cesse capable du pire? Mais elle est vielle comme le monde, de répondre M.-A. Burnier – et ça ne nous rassure pas pour autant. Toutes les religions vous expliquent que le mal existe, notamment les religions juive et chrétienne, qui situent le mal et le péché à l'origine même de l'humanité. Empiriquement, l'humanité ne fait de toute façon que passer sans cesse d'une guerre à l'autre. " Cela me fait penser à l'ouvrage de Robert Ardrey dont le titre est Les Enfants de Caïn. Il explique que si on utilise le mythe du rapport entre les deux frères, Caïn et Abel, on s'aperçoit que c'est Abel, le bon, qui est mort. Alors nous sommes donc tous des descendants de Caïn. Cruelle entreprise… [rires]

" Nous nous sommes déshabitué de cela en Europe – en Occident je dirais  depuis 1945 – soit la fin de la Deuxième Guerre mondiale –, mais le sort ordinaire de l'humanité c'est le village qui brûle, les enfants éventrés, les femmes violées, les hommes tués ou emportés en esclavage ", de poursuivre Burnier. Je me souviens qu'à un moment, j'ai découvert Hérodote (484-420 av. J.-C.), qui fut probablement le premier ethnologue, bien qu'il l'ignorait : il écrivait des histoires où il était question de la vie des peuples à cette époque. C'est de voir jusqu'à quel point il a vu des horreurs sur son chemin… du cannibalisme, de la torture, de tout!

Burnier poursuit : " Après le nazisme, notre humanisme s'est doté d'exigences telles que si l'on jugeait à l'aulne de nos indignations morales d'aujourd'hui les grands hommes de l'Histoire, on les flanquerait quasiment tous au trou! La façon dont Diderot se comportait avec sa bonne, Voltaire avec ses affaires, Montaigne lui-même avec ses paysans… nous révulserait : ce n'est qu'abus de la personne et du bien social, coups de bâton, enfermement, esclavagisme, abandon, séparation des familles. "

Plus loin, il est question de Tycho Brahé, un personnage très important dans l'histoire de l'astronomie et dont on parle toujours dans les livres d'astrophysique avec le plus grand respect. Pourtant, " il a dû se faire rappeler à l'ordre de nombreuses fois par le roi du Danemark avant d'arrêter de mutiler sauvagement les paysans de ses terres! ", de souligner Burnier. On vient de loin…

Au cours de cet entretien, on fait un rapprochement sur lequel je ne vais pas m'étendre parce que c'est un problème universel, planétaire, mais qui touche particulièrement la France. " Prenons le dictateur Milosevic, propose Burnier. Qu'a-t-il fait d'autre que les Français en Algérie de 1954 à 1962? […] Il y a moins d'un demi-siècle, la France a fait plutôt pire en Algérie que Milosevic au Kosovo. "

  • Le mal qui fait progresser les hommes

" En conclusion, je crois que nous avons beaucoup évolué, dit Burnier. Il y a des choses que l'on ne tolère plus et c'est bien. Cela ne veut certainement pas dire que nous soyons devenus purs et innocents! Mais il est certain que la succession des génocides du siècle nous a obligé à avancer. Autrement dit – et c'est à ce qui suit que je voulais en venir même si cela peut être extrêmement troublant – c'est le mal qui fait progresser les hommes! Je crois qu'un des grands progrès de la conscience humaine est réellement dû à la Seconde Guerre mondiale. Nous avons complètement identifié non seulement le mal absolu et total mais, de plus en plus, ses prémisses.

" L'humanisme aujourd'hui, c'est d'abord d'empêcher le retour d'Auschwitz par tous les moyens, c'est-à-dire de protéger les minorités. "

" C'est vrai aussi pour les mœurs, poursuit Burnier. La pédophilie, par exemple, nous apparaît comme de l'inhumanité absolue – mais je peux vous garantir que si on avait arrêté tous ceux qui tripotaient les petits garçons ou les petites filles au 19e siècle, aussi bien dans la bourgeoisie que dans la classe ouvrière ou la paysannerie, et dans les collèges ou les internats religieux, une bonne part des adultes se seraient retrouvés en prison. "

" Notre notion de l'humanité est en train de se resserrer. Il faut s'en réjouir. "

Il fallait parler un peu de l'inhumanité pour réaliser qu'il faut attacher beaucoup de prix à l'humanité, à l'humanisme, et à l'humanitaire.

 


   
 

Carl G. Jung : de la personnalité humaine

D’après  :
JUNG, Carl Gustav.
Problèmes de l’âme
moderne
,
Éd. Buchet/ Chastel,
Paris, 1984.


Je vais terminer le propos sur cette réflexion de
Carl Jung.

" Personne ne développe sa personnalité parce qu'il lui aurait été dit qu'il serait opportun et utile de le faire. Jamais encore la nature ne s'en est laissé imposer par des conseils bienveillants; seule la contrainte d'action causale met la nature en mouvement, même la nature humaine.

" Sans nécessité, rien ne change, surtout pas la personnalité humaine. "

" Elle est immensément conservatrice, pour ne pas dire inerte; il faut une grave nécessité pour la stimuler fortement. Ainsi le développement de la personnalité n'obéit à aucun désir, aucun ordre, aucun avis; il n'obéit qu'à la nécessité, il faut qu'il soit motivé par la contrainte d'une nécessité interne ou externe. […]

" L'épanouissement de la personnalité, c'est plus encore qu'une simple crainte de création anormale ou de solitude; c'est aussi une fidélité à sa propre loi. "

La suite jeudi…

 

 


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